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Exister, oui... mais

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Luc Moyères

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Au fond de l’océan, Microbulle s’ennuyait ferme. Bloquée là depuis des ères avec une myriade de consœurs dont rien ne la distinguait, bouger un peu, exister enfin, lui démangeait de plus en plus l’enveloppe. Perdue dans la masse de cette couche de méthane engloutie dans l’océan durant la dernière ère glaciaire, coincée là par la pression effroyable et le froid glacial des abysses, elle n’en pouvait plus de côtoyer sans cesse les mêmes voisines sans intérêt, toutes aussi ternes et confites dans leurs certitudes. Les autres, ses semblables pourtant, se trouvaient fort bien de rester cachées dans la foule pour vivre heureuses et sans soucis. Elle, elle voulait plus. Elle voulait ; mieux, il lui fallait agir, bouger, exister enfin.
Un jour, n’y tenant plus, elle décida d’œuvrer à réaliser enfin ses rêves. Elle bougea. Ses voisines, serrées qu’elles étaient par leur conformisme, mais surtout par la pression ambiante, ne firent vraiment rien pour l’aider, et c’est peu de le dire. Sans souci pour leur tranquillité, elle insista, se contorsionna, se faufila dans les interstices. Elle appuya même tant sur quelques-unes que celles-ci s’en virent fusionnées sans l’avoir ni demandé, ni souhaité. Du minime gain de place obtenu par l’opportune disparition de ces contradictrices, elle en prit un peu d’aise et commença ainsi son ascension.
Jouant des manœuvres qui lui avaient si bien réussi, heureuse de voir son ambition récompensée par un début de promotion, elle s’activa de plus en plus vers davantage encore de reconnaissance. Tassant une sœur obstacle par ici, en écrasant un peu une autre par là, elle chemina à sa robuste façon, chaque jour un peu plus vers le sommet.
A ce moment, elle découvrit tout à la fois qu’elle commençait de s’échauffer un peu, ô, juste un peu, quelques dixièmes de degré, et surtout que cela la rendait plus forte. Tous les physiciens vous le diront, de la chaleur à volume constant naît une montée en pression. Elle commença alors à ressentir l’ivresse de devenir plus puissante que les autres ; à prendre le melon dirait un humain. Croyant maintenant de plus en plus à son destin, elle poursuivit plus que résolue sa progression vers une plus haute destinée.
Les mêmes physiciens vous le diront également : la pression diminue quand on monte. Ô, pas encore de beaucoup, à quelques encablures de ces fonds océaniques de huit mille mètres, mais si peu que ce fût, cela lui permit de gonfler un petit peu. Elle en prit conscience et cela la combla d’aise : elle avait réellement pris de l’importance ! Autant vous dire que le melon qu’elle avait déjà ne risquait pas de se dégonfler, lui aussi.
Ainsi, à force de bousculer, écarter, évacuer plus ou moins brutalement les autres, elle découvrit un jour qu’elle avait quitté la masse indistincte d’individus ordinaires qui l’avait vu naître. Elle évoluait désormais dans un autre monde, un monde libre, sans limites, où seuls quelques autres bulles de son niveau, ses pairs dans l’élite sortie de la plèbe, se distinguaient vaguement dans l’obscurité quasi sépulcrale des grands fonds. Elle avait pris beaucoup d’importance, elle était une Bulle maintenant. Plus jamais elle ne redeviendrait une Microbulle. Le sentiment de son grand destin en devenir l’inonda d’un orgueil puissant : cela, elle le devait à son seul mérite, et sa progression continuait.
Montant toujours plus vers les hautes sphères, par sa volonté et ses mérites bien sûr, mais plus sûrement encore par les effets de la diminution de pression, elle prit de plus en plus d’importance et devint une superbe ovoïde en ascension toujours plus rapide à travers les couches liquides ténébreuses. Son succès présent se renforçait sans cesse de ses succès passés, chaque instant parcouru accroissait son importance. Elle se vit monter sans fin dans cet univers fluide qu’elle voyait infini.
Bientôt, elle entra dans le bleu, et ce fut une révélation : elle atteignait la lumière et se découvrit elle-même dans toute sa splendeur. La microbulle insignifiante des boues benthiques était devenue une soucoupe d’opale argentée de la taille d’un autobus. Au gré des ondes de sa montée toujours plus rapide, et des frissons de plaisir qui la parcourait, des reflets fugaces de mercure la révélaient irisée, opalescente, un vrai joyau. Stupéfaite des capacités inconnues qu’elle se découvrait, et que la fréquentation du monde d’en-haut lui révélait, elle nageait en pleine euphorie de sa beauté, de sa force et de sa puissance présente.
Le bleu profond devint plus clair, puis plus clair encore. Apparurent enfin, encore loin au-dessus, quelques festons blancs mousseux qui semblaient passer en un lent, mais constant, balayage. Elle était maintenant devenue énorme, toute emplie de son importance, vaste cavité d’argent fluide en chemin vers toujours plus de force, d’importance et de beauté ; en route vers une lumière toujours plus vive.
C’est alors qu’elle creva la surface de l’océan, et disparut soudain dans un léger « plof ! » Ses idées de grandeur s’en allèrent sans plus de cérémonie, comme tout méthane, contribuer à l’effet de serre, et ce fut tout.
Exister, et tout faire pour y parvenir, c’est bien... mais quid de durer ?

PRIX

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RAC · il y a
Plein d'idées qui s'entrechoquent avec beaucoup de légéreté...A bientôt chez vous ou chez moi...
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien. Bonne compagnie votre oeuvre. Je donne toutes mes voix. 3+. Pourrais-je vous proposer de voir mes deux oeuvres en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Keith Simmonds · il y a
Une belle fable dont la leçon est claire: c'est une ambition louable que
de vouloir le bonheur, mener une existence parfaite, mais il faut savoir
reconnaître ses limites ! Un grand bravo ! Mes voix ! Une invitation à
découvrir “Justice for All” qui est également en compétition. Merci
d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

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Atoutva · il y a
Excellente image pour dire la condition de l'homme. Mais en définitive, où est le bonheur? Il parait que pour vivre heureux, vivons caché...?
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Claire Bouchet · il y a
"Grandeur et décadence", tel pourrait être le titre de cette histoire ! A trop vouloir jouer des coudes et forcer sont destin, on risque de se heurter à ses propres faiblesses et limites. Exister en dehors des autres ? Sans doute trop difficile. Merci à vous Luc.
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Paul Thery · il y a
On dirait une fable de La Fontaine à bulles ;-))
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Anne Marie Menras · il y a
Et voilà une bulle de moins. Ne serions-nous que des bulles de méthane ? Exister oui, mais être ? Vote ultérieurement après avoir lu toutes les oeuvres !
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Luc Moyères · il y a
Merci de vos avis. C'est effectivement une sorte de parabole sur ceux, parmi nous, qui ont les dents si longues qu'ils bousculent ou manipulent tous et toutes pour progresser à tout prix... jusqu'à avoir la tête qui enfle tant qu'ils se croient infaillibles, inattaquables, au-dessus de tout, y compris des lois imposées aux autres. Ils explosent parfois, mais hélas pas toujours, ou pas assez vite. Toute ressemblance avec des faits et des personnages dont on a récemment parlé ne serait d'ailleurs pas totalement fortuite. Cependant, des exemples sortent à tout instant, tant notre espèce est féconde de ces phénomènes. Quant à la déclaration universelle "tous les hommes naissent et demeurent égaux en droits"... ça reste, à mon avis... une déclaration.
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Ginette Vijaya · il y a
Quand on est arrivé au sommet , la chute est inéluctable d'après une autre loi physique ou intemporelle !
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Blanc76blond · il y a
La mort comme apothéose héroïque... ?
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