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Exil

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Être un exilé, c’est se sentir étranger partout, où qu’on soit, où qu’on aille.

C’est se sentir d’ailleurs.

C’est se sentir toujours un peu différent, un peu décalé, un peu déphasé, par rapport aux autres, à l’atmosphère, au monde qui nous entoure, et aux autres qui nous entourent à ce moment précis.

Si ce n’est pas forcément « se sentir seul et triste à la fête où qu’on aille » – ou joyeux parmi les décombres et la désolation... – ce n’est pas non plus se sentir en harmonie avec les autres dans l’émotion partagée. Quelle qu’en soit la raison profonde, il y a toujours une distance, une différence de ressenti, un malaise dans l’émotion, entre soi et les autres. On ne parvient jamais à rejoindre vraiment l’autre, à le ressentir, à faire sienne son émotion, à la vivre comme lui, à partager ses joies, ses peines, ses révoltes et ses enthousiasmes. On respecte son émotion, mais on se sent un peu en décalage, en marge, par rapport à elle. On ne la voit que de l’extérieur. Et, pareillement, on se sent soi-même éternellement incompris par les autres. On passe son temps à rêver du confident, ou de la confidente, à qui l’on pourra tout dire exclusivement sans retenue, mais devant les autres dans le monde réel, on se méfie de leur regard, de leur jugement, on se recouvre de sa pudeur, et on reste sur son quant-à-soi. Et les autres sont bien plus des sources de questions que des réservoirs de réponses. On ne connaît que soi-même. On ne connaît rien d’autre.

Et le soi-même qu’on connaît, cette unique chose que l’on connaisse, on le connaît encore bien mal.

Être un exilé, c’est chercher son chemin dans la vie et dans le monde à tâtons et en expérimentant sur la pointe des pieds, avec la conscience d’avancer en terrain miné sans même avoir un début de cartographie de l’emplacement des mines – là où l’on voit tous les autres s’avancer d’un pas sûr et confiant, forts de leurs certitudes, et n’avoir pour ses doutes que pitié, commisération et condescendance au mieux, quolibets et mépris au pire.

Être un exilé, c’est n’être jamais sûr de rien.

Être un exilé, c’est savoir qu’il existe plusieurs façons de voir les choses, et ignorer quelle façon de voir est la bonne.
Être un exilé, c’est être jeté au milieu de l’inconnu sans repères, ou pire encore, en croyant avoir des repères et en constatant à l’usage qu’ils ne correspondent à rien.

Être un exilé, c’est être suspendu dans le vide, se sentir en chute libre, et découvrir que si l’on a eu quoi que ce soit sous les pieds auparavant, c’était tout au plus un tapis volant qui donnait l’illusion d’être le sol.

Être un exilé, c’est être projeté au-delà de toutes les illusions, découvrir le réel comme un explorateur découvre une terre vierge, créer ses propres repères, et inventer sa propre cartographie du monde.

Être un exilé, c’est être indifféremment de partout et de nulle part, pouvoir être chez soi n’importe où, pourvu qu’on s’y sente à l’abri, n’avoir même pas une pierre sur laquelle reposer sa tête, et devoir tout réinventer. Pour son propre compte. Et parfois même la roue.

Être un exilé, c’est devoir redécouvrir, au milieu du chaos du monde et du désordre qu’est devenu son monde, la place que devrait avoir chaque chose.

La redécouvrir... ou devoir lui en assigner une, arbitrairement, souverainement, à sa façon. Selon ses propres critères.

Et devoir se débrouiller avec l’idée que les valeurs sont arbitraires. Il n’y en a pas de vraie, il n’y en a pas de fausse. Il y a juste l’importance que chacun à part soi accorde à chaque chose – et qui varie selon chacun, selon ses buts et ses priorités.

Être un exilé, c’est se savoir fragile et vulnérable de par son ignorance, et la cacher en faisant illusion de savoir et de sagesse, c’est garder ses distances, c’est se refermer sur ses maigres trésors, sur son vide et sur son manque ; c’est cacher ses lacunes, pour se protéger des marchands d’illusions, des vendeurs de vent et des guides vers l’abîme. De tous ceux qui ne rempliront que trop volontiers cet office si par malheur ils en viennent jamais à savoir que l’on ne sait pas où l’on est, et que l’on ne sait pas où on va.

Être un exilé, c’est dire de la liberté ce qu’Eschyle disait de la sagesse : de la part des dieux, c’est une grâce violente.
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J.M Capu · il y a
Un beau texte plein de lucidité .
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Fred Panassac · il y a
Une salutaire réflexion sur ceux qui vivent parmi nous et que nous connaissons si peu. Très beau texte, merci, Jacqueline.
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
tant de souffrance cachée que nous ignorons bien souvent en effet, et à côté de laquelle nous passons si souvent sans même la remarquer...merci de votre passage et de votre appréciation - surtout de la part d'une auteure "star" de short édition :-) ça fait d'autant plus plaisir !
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai été attirée par le titre, car l'exil est un thème qui m'intéresse beaucoup. J'ai trouvé dans le texte toutes les facettes qui l'illustrent, l'inconfort, l'incertitude, le décalage vis-à-vis des autres. Il me semble y avoir décelé aussi le sentiment d'une certaine richesse, mais que l'on garde au fond de soi, de peur d'être incompris.
Et puis la construction même du texte, avec cette répétition :" être un exilé" comme une litanie, lui confère un aspect très émouvant.
Merci ! j'ai beaucoup aimé.

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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
une certaine richesse que l'on préserve au fond de soi de peut d'être pillé, une fragilité que l'on protège de peut d'être abusé et exploité... et aussi la richesse d'une chance de se réinventer, et en le faisant, de tout réinventer aussi peut-être...merci de votre passage et de votre appréciation :-)
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Isabelle Lambin · il y a
"Être un exilé, c’est se sentir étranger partout, où qu’on soit, où qu’on aille."Certains êtres naissent ainsi, identiques aux autres tout en restant différents, cherchant désespérément à rejoindre ce monde qu'ils ne connaissent que trop tout en y comprenant rien...
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
tout à fait... être exilé, c'est se sentir en décalage partout... et c'est surtout chercher ses repères...
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Arielle Maidon · il y a
Des mots justes sur des sensations parfois vécues fugitivement... Ou plus pesamment.
Je suis contente de pouvoir vous ( te? ) lire, après avoir pu apprécier plusieurs commentaires sur mes textes.

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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
"te" si tu préfères, pourquoi pas :-) en tout cas merci une fois encore pour ton passage et pour ton appréciation :-) à moi aussi cela fait plaisir !
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Claire Doré · il y a
C'est juste une question, Jacqueline, pas une opinion. Certains ne s'exilent-ils pas eux-mêmes?
Quoi qu'il en soit, merci pour ces textes!

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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
si certains s'exilent eux-mêmes ? sans doute :-) mais on peut aussi avoir ce sentiment d'être étranger à son environnement alors même qu'apparemment tout va bien... la chose peut s'avérer bien plus complexe qu'il y paraît :-)
en tout cas merci pour votre passage et votre commentaire !

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