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A la mi-juin, le semestre n’est pas encore terminé à Torrance House, loin de là. C’est le moment où le travail est le plus intense et le plus exigeant car les vents du désert ont balayé les nuages, le ciel est alors d’un bleu éblouissant. Il peut alors servir d’écran pour les séances que certains attendent avec impatience.
Elle a atterri là après des mois de galère, elle n’avait guère le choix. Le travail est pénible car il faut soulever les corps, pousser les fauteuils, donner le bras, rassurer, encourager à la marche, sourire, guider et écouter. C’est le plus difficile. Et puis elle se passerait bien de ces séances à l’extérieur de l’établissement mais le directeur est un adepte des dernières trouvailles technologiques, il peut les offrir aux pensionnaires fortunés de Terrance House qu’il cajole comme l’espèrent les familles.

Quand il lui a expliqué le fonctionnement de ces machines à créer des images, elle a finalement été séduite, mais elle a réalisé tout le travail supplémentaire que cela supposait : déplacer les pensionnaires, les installer confortablement, placer les casques en faisant très attention à ne pas blesser les oreilles, la peau fragile des visages – elle est devenue si fine – les rassurer. Certains ont refusé de participer à l’aventure impressionnés par tous les fils reliés aux casques et leur mécanisme qui donne – elle l’a expérimenté – la sensation d’enfermement. Mais elle a expliqué avec patience de cette voix douce qui les apaise, qu’elle est présente, tout près d’eux et qu’il suffit de lever la main pour tout arrêter.
Finalement ils sont assez nombreux à venir aux séances pour ce moment hors du temps. Pour eux c’est une façon de se sentir toujours vivants et d’oublier pour un moment la vague angoisse des jours sombres à venir qu’ils savent inéluctables. La vie s’en va doucement même ici à Torrance House.
Quand on arrive sur la terrasse et que les portes – fenêtres se referment, on a l’impression de se retrouver dans un autre monde, loin de tout ce qui est familier et rassurant. A perte de vue s’étend la terre craquelée où roulent au gré du vent les tumbleweed. Seules quelques collines dénudées forment une barrière où s’accroche le regard mais aucune végétation ne pousse sur ces crêtes hostiles, c’est du moins comme ça qu’elle les perçoit, comme si là-bas quelque chose la menaçait. Mais elle ne laisse rien paraître de cette émotion qui la saisit chaque fois au moment de les installer face au ciel où les machines vont projeter les images.
Une fois les fauteuils et les chaises longues bien alignés tous se taisent dans une sorte d’abandon, prêts pour le voyage.
Avant la séance elle doit chaque fois recueillir les désirs des uns et des autres et traduire en images pour les machines ce qui reste sur les vieilles photos des souvenirs ou des émotions d’autrefois : les traces des visages, des rires, un jardin au printemps, le regard d’un chien. Elle doit doser bien sûr la force émotive des images car le risque est bien réel, ils sont devenus si vulnérables ! Le médecin le lui répète sans cesse.
Depuis quelques temps c’est Monsieur Victor qui l’inquiète. Elle s’est attachée à lui jusqu’à lui faire de temps à autre la lecture au hasard de ses pauses. Il se confie à elle les soirs où la douleur se fait plus aigüe tout en restant toujours discret. Il n’aime pas trop la compassion. Elle n’insiste jamais et se contente de lui prendre la main. Mais récemment il lui a demandé de l’aider. Elle n’a pas voulu penser à ce que cela signifiait mais ces derniers jours, il l’a vraiment suppliée avec un regard qui depuis la tourmente et vient troubler son sommeil, la nuit, pendant de longues heures.
Ce matin elle est fébrile en branchant les casques aux machines. Elle a eu du mal à se concentrer vraiment pour préparer les projections de chaque pensionnaire mais maintenant elle est prête. Le plus difficile a été de préparer celle projection de Monsieur Victor qui a choisi cette fois encore les photos de sa femme, belle cheveux au vent, avec ses beaux seins ronds et ses cuisses qu’il aimait tant caresser. C’est ce qu’il a précisé cette fois – lui d’habitude si pudique – peut-être pour mieux faire comprendre sa détresse. Les images la montrent sur une plage seule ou accompagnée de l’enfant qui sourit avec sa coupe de cheveux rigolote. Sur la dernière, la petite passe son bras autour du cou d’un chien.
Elle respire très fort. Le moment est venu. D’un geste brusque elle pousse à fond le bouton du casque de Monsieur Victor. Dans quelques instants elle hurlera au téléphone au médecin : « Venez vite pour Monsieur Victor ».

PRIX

Image de Printemps 2018
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Potter · il y a
Très belle oeuvre !!!!! mes voix !!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Zurglub · il y a
Je confirme ma première impression. On est tout de suite plongé dans une ambiance, vous ne perdez pas de temps, il y a de la tension, on ne sait pas trop où on est, qui parle, quelles sont les intentions, sauf à la fin... en fait, je peux le résumer par « on ne sait pas où va, mais on y va », vous ne dîtes pas tout et j’aime beaucoup ça
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Laika · il y a
Votre lecture une fois encore me fait très plaisir car j'aime laisser " des trous d'air" pour que l'imagination puisse vagabonder ! si c'est cela que vous avez ressenti alors c'est formidable!!! à bientôt pour d'autres échanges ...
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Andy · il y a
superbe récit... J'espère que mes modestes votes vous feront plaisir ! Je suis nouveau sur la plateforme et je viens de publier mon premier très très court.. Je serais heureux d'avoir votre avis :) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ne-meurs-pas
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Laika · il y a
J'étais absente et j'ai donc tardé à vous remercier pour votre lecture . Votre récit est violent et oppressant, j'ai pensé aux livre et film " Les choses de la vie" ! pas gai tout ça !!!
A bientôt pour d'autre partages

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Noellia Lawren · il y a
que d'émotions à la lecture de ce texte, bravo, poignant, mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Laika · il y a
Merci pour votre lecture bienveillante ... en fait j'aime un tableau de Hopper "People in the sun" et j'avais envie d'en tirer un court récit ... c'est fait et je suis très heureuse si il vous a touchée.
Cordialement

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Luce des prés · il y a
J'aime et je vote !
j'ai écrit un haïku de printemps, si ça vous dit ...

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Laika · il y a
Merci, merci , le haïku est plein de charme, c'est un exercice difficile , bravo!
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes votes pour vous. Si vous voulez visiter et pourquoi pas voter pour "la princesse Alexandra" qui lutte dans le prix IMAGINARIUS, c'est ici :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Une thématique sensible, un texte bien réussi et bien écrit ! Bravo Mes 5 votes ! Je vous invite au Vietnam le temps d'un songe si ça vous tente, Laika ! http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2
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Laika · il y a
Merci pour votre lecture et si je ne réponds que maintenant c'est que je suis partie au Vietnam sur vos conseils , j'y ai retrouvé tout ce qu'il y a dans le poème le goût les odeurs et les bruits ... merci pour ce beau voyage - épuisant quand même- !
Cordialement

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Jean Jouteur · il y a
je pense a ce personnage d'homme âgé joué par Edward G. Robinson., dans "Soleil Vert" . Dans une civilisation sur polluée , il meurt face à un écran diffusant de magnifiques images de nature sauvage, tout en écoutant la pastorale de Beethoven. Une scène bouleversante.
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Laika · il y a
Merci pour votre lecture bienveillante ... en fait j'aime un tableau de Hopper "People in the sun" et j'avais envie d'en tirer un court récit ... c'est fait et je suis très heureuse si il vous a touché. Vous avez raison on peut penser à "Soleil vert" un film terrifiant ... et j'aime la SF vous vous en doutez! Cordialement
Cordialement

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