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Evaporation

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Louise Calvi

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Le couple arrêta la voiture au bord d’un petit chemin bucolique à souhait. La chaleur dans l’habitacle privé de climatisation – toujours en panne quand il ne faut pas ces trucs là – était tout simplement suffocante. A travers les vitres ouvertes, on entendait le glougloutement d’un ruisseau, promesse d’une atmosphère revigorante.
L’endroit était idéal pour satisfaire une urgence absolue qui les tenaillait depuis près d’une heure. Depuis qu’ils avaient décidé de partir chercher la fraicheur dans cet été caniculaire qui faisait transpirer les corps et qui embrasait les sens. La promesse de l’herbe douce et de la froideur de l’eau exacerbaient leur désir. C’est en courant qu’ils allèrent se rouler sur les berges du ruisseau.
Il s’ensuivit une joyeuse envolée de vêtements qui s’accrochèrent aux arbustes environnants, dérangeant les oiseaux en pleine sieste, suivie d’une émission de sonorités jusqu’alors inconnues des habitants des bois.
Le calme revenu, le couple s’endormit paisiblement et chaque occupant des bosquets put reprendre ses occupations. Quant aux poissons, on le sait les carpes sont muettes. Elles n’émirent donc aucun jugement sur le comportement désordonné des humains. Elles se réjouirent plutôt que cet état de joie ne leur creuse pas plus l’appétit.
Bref, tout allait pour le mieux en cette fin d’après-midi.

Le soleil déclinant vint poser ses rayons sur la demoiselle endormie qui ouvrit un œil. Elle vit avec surprise que dans le bout de clairière près du ruisseau, une vieille bâtisse était posée.
Comment avaient-ils pu ne pas la voir en arrivant.
Imposante, elle ressemblait à ces manoirs qui avaient connu de belles heures puis avaient décliné tout en conservant cette allure propre à la noblesse architecturale.
Elle réveilla son compagnon qui confirma n’avoir pas vu la bâtisse à leur arrivée. Mais il ne s’en étonna pas car, dit-il avec un air rieur, ils avaient l’esprit ailleurs si elle voulait bien s’en souvenir.
La lumière déclinante et dorée de la fin de journée donnait à la maison un air gai et accueillant. Ils décidèrent d’aller la visiter et se prirent même à imaginer un mode d’exploration très proche de leur après-midi dans les bois. Une bâtisse pareille était dotée de plusieurs pièces. Cela promettait de belles possibilités, conclurent-ils.
S’approchant, ils virent que la porte d’entrée était protégée par un volet. Celui-ci n’était pas fermé par une serrure. De toute façon, que pourrait-il y avoir à voler dans un tel lieu. Tout devait avoir été pillé depuis bien longtemps.

Ils repoussèrent le volet qui grinça un peu, leur procurant quelques frissons. La porte d’entrée s’ouvrit facilement dévoilant un escalier monumental dont les marches s’élançaient vers l’étage. Le bâtiment semblait encore plus grand vu de l’intérieur. Des pièces s’ouvraient à droite et à gauche de l’escalier. Ils commencèrent leur exploration mais rien de très excitant ne les arrêta. Une cuisine sans la moindre table, un salon sans le plus petit reste de sofa, rien de très confortable. L’étage promettait de plus belles découvertes. Les chambres devaient se trouver là, sans aucun doute. Il devait bien rester un bout de matelas. Ils montèrent donc, prêts aux plus splendides découvertes. Des portes s’ouvraient sur des pièces entièrement vides. Si quelqu’un était passé avant eux dans les années précédentes, il avait soigneusement vidé la maison, en grand professionnel du pillage.
Une porte s’ouvrait au fond d’un des couloirs. La lumière du soir arrivant y pénétrait, lui conférant une lueur étrange. Ils se sentaient moins rassurés. L’ambiance changeait peu à peu avec le soir tombant. Ils n’avaient pris aucune lampe, la frontale était restée dans la voiture et leur téléphone portable était déchargé. « On jette un dernier coup d’œil et on rentre », se dirent-ils. La chaleur de la journée s’était envolée et ils commençaient à frissonner, tant d’inquiétude que de froid. On n’entendait plus les oiseaux à l’extérieur et même le soupir du ruisseau avait disparu. Ils étaient certains, pourtant, de l’avoir entendu en arrivant à l’étage.

Ils ouvrirent la porte sur la salle qui présentait une immense cheminée. Mais la pièce était vide elle aussi. C’est presque avec soulagement qu’ils allaient faire demi-tour lorsqu’ils aperçurent dans un recoin un fauteuil à l’air très confortable suffisamment grand pour les accueillir tous deux et l’air moins mité que ce que l’on aurait pu attendre. Leur peur s’envola en un instant, ils se regardèrent d’un air entendu et investirent les lieux sans plus d’inspection.
Tout à leurs jeux, ils ne remarquèrent pas le grand miroir, vide de leur image, qui ne renvoyait rien.

Un mouvement soudain attira leur attention. Stoppant net leur action, alors qu’ils touchaient au but, ils découvrirent le miroir et le jeune garçon qui s’agitait à l’intérieur.
Ils firent un bond spectaculaire, attrapant leurs vêtements disséminés pour ne pas paraître nus devant cet adolescent. Ils prirent soudain conscience que le jeune garçon n’était pas dans la pièce mais bien dans le miroir. Qui ne les reflétaient pas.
Le garçon leur parlait mais aucun son ne leur parvenait. Il leur indiquait un endroit. Se retournant, ils aperçurent un portrait au-dessus de la cheminée. Celui-ci représentait l’adolescent. Que fallait-il comprendre qu’il leur criait si fort ?
Le couple recommença à frissonner mais de terreur. Enfuis les frissons de volupté, ils se trouvaient dans une situation qui leur rappelait soudain les films qu’ils aimaient visionner pour jouer à ressentir la peur. Là, c’était la réalité qui s’imposait à eux. Ce n’était plus un jeu. L’angoisse se frayait un chemin en eux. Le jeune homme crut se souvenir d’une histoire lointaine sans parvenir à en faire revivre le contenu. C’était flou.
L’adolescent tendit soudain la main et la posa à plat de son côté. La jeune femme voulut communiquer et posa sa main à plat de son côté du miroir, pile sur celle de l’adolescent. Le verre commença à se déformer et à avaler la main de la jeune fille. Son compagnon lui attrapa le bras pour la retenir mais tous deux furent aussitôt absorbés vers l’autre côté de la surface. Ils atterrirent à genoux. Se relevant, ils virent la pièce derrière le miroir et l’adolescent à la place qu’ils venaient de quitter.
Ils se précipitèrent contre la paroi vitrée mais rien n’y fit. Ils étaient prisonniers. Le jeune garçon, sa liberté retrouvée, semblait tout aussi surpris qu’eux.

C’est alors que la lumière se fit dans l’esprit du jeune homme. Il y avait une vingtaine d’années de cela, une bande d’enfants jouaient dans la forêt quand l’un d’eux avait disparu. Les dires de ses amis ne purent jamais être confirmés tant tout était confus. Il était question d’une maison visitée et d’un miroir qui avait « mangé » l’un des leurs, prénommé Julius. La maison n’avait jamais été retrouvée, aucun corps non plus. Le doute avait bénéficié aux enfants et les recherche avaient cessé. L’histoire s’était diluée dans les mémoires.
Aujourd’hui, ils avaient retrouvé Julius, bien involontairement, mais ils étaient prisonniers à sa place. Le miroir ne rendait rien sans rien.

Julius, libéré, les regardait, ébahi. Il ne savait que faire. Il connaissait leur situation, leur détresse lui était connue, palpable, ancrée en lui. Il fallait qu’il les aide.
Il écrivit sur le sol dans la poussière.
« Je reviens, je ne vous abandonnerai pas, tenez bon »
Le couple lui lança deux pales sourires. Ils hochèrent la tête pour montrer qu’ils avaient lu. Puis ils s’assirent et fondirent en larmes dans les bras l’un de l’autre.

Julius sortit de la maison en courant pour aller prévenir le plus vite possible les secours.

Le soleil se levait, la journée promettait d’être chaude, caniculaire à nouveau. S’arrêtant au bout de la prairie, il se retourna pour un dernier coup d’œil à la maison. Il eut à peine le temps d’en saisir les contours qui s’évaporaient dans la lumière matinale.

Une seconde plus tard, la vielle bâtisse avait disparu.

PRIX

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Joëlle Brethes · il y a
Un texte flippant ! Combien de temps resteront-ils prisonniers du miroir avant qu'un autre imprudent ait accès à ce maléfique manoir et participe à ce sinistre "passage de témoin" ?
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André Page · il y a
Une palpitante histoire des deux côtés du miroir, bravo, Louise :)
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Artvic · il y a
c'est un texte très bien narré , bravo, je vote +5 , de très belles images ! quand à l'imaginaire ...
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Fred Panassac · il y a
Beau conte fantastique qui se teinte de poésie jusque dans sa terrible fin. Le miroir ne rendra pas ses prisonniers.
Un très bon moment de lecture et une interprétation originale de ce thème, mes voix Louise *****

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Guy Bellinger · il y a
Oh, le vilain miroir qui a trop vu "La Belle et la bête" de Cocteau et qui gobe plutôt que de réfléchir.
Je plains le couple de cette histoire prenante et bien écrite, mais je les préviens tout de suite : je n'irai pas les remplacer !

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Watef Azaiz · il y a
Merveilleux récit comme d habitude...
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Isabelle Lambin · il y a
Un récit fantastique comme je les aime.
L'avantage, c'est qu'ils vont avoir tout le temps de s'adonner à leurs petits jeux, à présent ;o)

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JARON · il y a
Bonsoir Louise et dire que j'ai failli passer à côté de votre texte, si bien écrit, une histoire superbe entre deux mondes, du fantastique comme j'aime, je lis et je relis, j'ai également adoré ces carpes muettes qui ne portent aucun jugement sur la scène qui s'est déroulée devant elles. Bravo! mon soutient et mes voix. Si toutefois vous avez un instant pour découvrir mon texte entre fiction et réalité "mondes parallèles", je pense qu'il pourrait vous plaire. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mondes-paralleles-1 En attendant, belle soirée à vous.
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Jeanne · il y a
C’est une maison bleue blottie au creux de la forêt, on y vient au détour d’un chemin, au hasard d’un arrêt, d’une halte, d’une pause pour muser, se promener, se rafraîchir, se ressourcer. 🎵 On y vient à pied, on ne frappe pas, ceux qui vivaient là ont jeté la clé 🎵, ont occulté la porte d’entrée. C’est une demeure abandonnée, une maison inhabitée, vide de tout mobilier, où seul demeure un fauteuil, où trône un portrait au dessus de la cheminée.
C’est un lieu enchanté, enchanteur propice aux amoureux, où le soleil fait des reflets dorés aux croisées des carreaux, où les éclats de rire font écho aux chants des oiseaux, aux murmures du ruisseau, c’est un charmant manoir qui s’ombre, s’assombrit, perd sa magie quand vient le soir, quand tombe la nuit.

C’est un lieu désenchanté, une maison hantée, une maison fantôme qui apparaît, disparaît soudain, qui détient en son cœur un miroir qui garde jalousement ses secrets. Un miroir muet, un écran éteint, inanimé, une surface immobile telle l’eau qui dort, un miroir ancien, gardien fidèle, témoin fort garant du temps, qui s’éveille, renvoie une image du passé oublié, mémoire vive d’un fait divers non résolu, un objet étrange, étrangement animé qui, son heure venue, montre l’envers du décor ; c’est un miroir tactile à mémoire de forme qui déforme l’espace temps, une image projetée, un hologramme qui prend pied et forme dans la réalité, c’est un leurre, un trompe-l’œil, un piège de verre qui s’ouvre, se referme aussitôt, tel du sable mouvant emprisonne les visages, capture l’âme d’aventuriers, de jeunes gens curieux qui ne peuvent plus revenir en arrière, ils sont passés de l’autre côté du miroir avec ou sans espoir de retour !? Étant d’un naturel optimiste, je penche pour la première version, il doit bien y avoir moyen de leurrer ce maudit miroir avec par ex un mannequin de chiffon, un compagnon de jeu idéal. :-)

C’est un Court et noir qui échauffe les sens, ne laisse pas de glace, glace-miroir d’ornement qui jette un sort aux visiteurs, jette un froid glacial en plein été.
C’est le jour et la nuit, le côté clair et obscur, la face visible et cachée, c’est une opposition extrême, un contraste saisissant entre fraîcheur et chaleur.
C’est un récit fantastique, un conte merveilleux empli de mystère, empreint de poésie, c’est un instant suspendu entre deux qui reste en points de suspension, appelle tout naturellement à une suite. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Louise pour la suite des événements.

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Mila · il y a
J ai jamais aimé les miroirs....brrrrr. ...
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