3
min
Image de Julia Chevalier

Julia Chevalier

346 lectures

133

Qualifié

Je viens d’un pays où le ciel n’est jamais gris. Un pays qui vous fait fantasmer et dont les agences de voyages se sont emparées.
Je viens d’un pays où le bleu est roi. Le bleu profond de la mer, le bleu infini du ciel, le bleu duveteux des aras.
Le bleu de ses yeux m’a envoûtée, m’a emprisonnée. Avant lui, je n’avais jamais vu d’hommes aux yeux bleus. Les hommes de mon pays, mon père, mon frère, mes cousins ont les yeux noirs ou marron, très rarement verts mais jamais bleus. J’ai suivi ses yeux dans le pays où il est né. J’aurais dû me méfier quand il m’a parlé de son métier : fabricant de parapluies. Je l’ai suivi, j’étais amoureuse... et je ne savais pas ce qu’était un parapluie.
Dans son pays il n’y a pas de bleu, à part ses yeux. C’est bizarre, dans mon pays où tout est bleu, nos yeux sont noirs et dans son pays où tout est gris, ses yeux sont bleus... Dans son pays, il y a du vert, l’herbe grasse du gazon, gorgée d’eau, les feuilles larges et épaisses des marronniers, mais il y a surtout du gris. Le gris charbon de leurs maisons, le gris blanchâtre de la peau qui recouvre les habitants de ce pays, le gris souris de leur cœur, le gris plomb de leur ciel.
Au début, comme à une bouée, je me raccrochai au bleu de ses yeux. Je m’y agrippais pour ne pas voir le gris qui m’entourait. Et je me forçais à chanter, à rire, pour voir ses yeux s’éclairer, pour faire comme dans mon pays, pour faire reculer la grisaille.
Mais au fil des jours, tout ce gris m’a envahie, m’a affaiblie, m’a ternie. Je ne sors plus. Je m’enferme chaque jour un peu plus dans notre chambre et sur moi-même. Mais ce matin, le bruit d’un caillou contre les volets fermés de notre chambre m’a fait sursauter. Une fois. Je n’ai pas bougé. Deux fois. Trois fois. J’ai ouvert les volets.
« Ma douceur, c’est pour toi. »
Un plafond de parapluies bleus attachés les uns aux autres au-dessus de la pelouse verte. Un plafond de parapluies bleus, rempart contre le gris du ciel.
Il m’a souri. Je lui ai souri. J’étais de retour chez moi dans son pays.

***

Ils étaient deux. Deux frères que rien, ni personne n’avait réussi à séparer ne serait-ce qu’un jour. Ils étaient nés un jour de pluie, mais était-il nécessaire de le préciser. Chez eux, un jour sans pluie est un jour exceptionnel que chacun marque d’une croix rouge sur son calendrier. Ils avaient grandi ensemble, ils avaient fait les mêmes bêtises, connu les mêmes fous rires, pleuré pour les mêmes genoux écorchés, sauté dans les mêmes flaques. Tout le monde avait oublié leur prénom. On ne les appelait plus que « les jumeaux ». Les jumeaux, à table ! Les jumeaux, au lit ! Les jumeaux, au travail ! Ils avaient logiquement repris le métier de leur père : fabricant de parapluies.
Ils étaient deux semblables. Une seule chose les différenciait. Il aimait son fauteuil près de la cheminée, la douce et lente suite des jours qui se ressemblent, son chat ronronnant sur ses genoux, le murmure de la pluie sur la fenêtre. Son frère lui, était toujours en mouvement. Il n’arrivait plus à se contenter de ces paysages de pluie, il rêvait de découvrir d’autres cieux. Il lui avait dit : « Viens avec moi ! » Mais ça lui avait fait peur. Il lui avait répondu : « Non je reste ici. Tu me raconteras quand tu reviendras. » Il était revenu et il lui avait raconté les gens d’ailleurs, les paysages sans pluie, les saveurs sucrées de fruits dont il ne connaissait même pas le nom, le parfum suave des épices. Il lui avait raconté tout ça et sa voix se mêlait à celle d’une femme à la peau sombre. Ils avaient été deux. Deux frères. Maintenant, ils étaient un couple et lui était seul.
Seul comme la lune qui brille dans le ciel, ce soir. Une nuit exceptionnelle. Une nuit sans nuages. Il est sorti dans le jardin. Il a levé les yeux vers l’astre brillant. Il a regardé la maison. Il s’est engagé sous cette voûte de parapluies bleus que son frère avait installé ce matin. Elle avait dit : Paul, mon amour, c’est merveilleux ! Elle ne les appelait pas «  les jumeaux ». Elle appelait son frère par son prénom. Et là sous la voûte de parapluies, il lui vint l’envie furieuse qu’une voix l’appelle aussi par son prénom. Il regarda sa maison. Il leva son visage vers la lune. Il sourit et partit à la recherche de cette voix.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
133

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Odile
Odile · il y a
Merci encore
·
Image de Artvic
Artvic · il y a
Julia, je viens de passer un très bon moment à vous lire , merci infiniment
Puis je à mon tour vous proposer une petite lecture https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/abyssal-de-mes-mots pour le prix Ô , c'est 14 vers ! plus court que votre magnifique texte :)

·
Image de Albane Charieau
Albane Charieau · il y a
Belle ambiance qui m'a très vite emportée. merci
·
Image de Rupello
Rupello · il y a
Cherbourg peut-être ?
·
Image de Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Cinq mois déjà que vous avez écrit cette petite merveille ! Je vous découvre un peu tard mais voyez-vous, les nuages sont partis !
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
merci beaucoup pour votre visite sur ma page.
·
Image de Michel
Michel · il y a
Une évocation délicate et mystérieuse et je n'ouvre pas mon parapluie (bleu) pour l'écrire
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup
·
Image de RAC
RAC · il y a
Une atmosphère singulière et très poétique. A bientôt...
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
merci pour voter commentaire et votre soutien
·
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Encore super bien écrit Julia. Un autre texte de vous que je me suis fait le plaisir de lire. Il est agréable et plein de sens. Bravo. En passant, je suis en finale avec le texte pour lequel lequel vous avez voté la dernière fois. " Achou l'amour empoisonné ".
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
bonjour Dimaria merci pour votre commentaire. J'avais déjà renouvelé mon vote pour votre texte. BOnne chance pour la finale.
·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Comme Joëlle je suis désolée d'arriver trop tard :)
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
ne vous désolez pas, si vous avez apprécié votre visite sur ma page, j'en suis ravie? Merci
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Oups… Trop tard !...
·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
ce n’est jamais trop tard pour se rencontrer. Merci pour votre visite sur ma page
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Lorsque Totof est venu au monde, il y a eu un très gros orage. Pépé pense que ça a sûrement fait disjoncter un appareil à la maternité, et que c’est pour ça que Totof est pas comme les ...