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Eurêka!

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Alex Des

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Debout au centre de la cuisine de son modeste appartement, Albert était paralysé par l’inaction, hésitant grandement quant à la démarche à suivre. Dès qu’il tentait de faire l’effort de penser à l’organisation de sa journée et des tâches qu’il était censé accomplir, son cerveau, comme attiré par une force gravitationnelle inouïe, abandonnait immédiatement ces considérations dérisoires pour revenir au galop à l’unique préoccupation qui valait la peine d’être honorée.

Il pensait à Marie.

Marie la fille de ce professeur de physique de l’université avec qui il échangeait souvent.

Marie dont il avait fait la connaissance un peu par hasard et beaucoup par chance, et qu’il n’avait osé inviter à dîner chez lui qu’après bien des atermoiements, balbutiements et autres hésitations tremblantes.

Marie qui avait ébloui la soirée de sa radieuse présence, du feu de sa jeunesse et de son rire ingénu.

Marie qui avait eu la courtoisie de ne pas se moquer de son manque de conversation mondaine ou du goût peu inspiré de ses créations culinaires.

Marie qui, au moment de partir, s’était piquée de lui déposer un baiser aussi vif qu’électrisant sur la joue.

Marie, marie, marie...

Ainsi je suis amoureux, songea-t-il inéluctable. A vrai dire, il pensait l’être depuis le jour de leur rencontre, dès lors qu’elle s’était mise à hanter ses nuits et ses moments de flânerie les plus anodins. Mais là, là ! Le sentiment qui l’envahissait depuis cette merveilleuse soirée n’avait plus rien à voir avec une rêverie bien ordinaire.

C’était bien simple : le monde avait changé depuis son départ. Il lui semblait voir aujourd’hui les objets qui l’entouraient sous un autre jour, comme si on les avait échangés pendant son sommeil pour les remplacer par des versions subtilement différentes aux fonctions inconnues. Il lui fallait faire un effort conscient pour se remémorer l’utilité supposée de nombre d’entre eux, et se souvenir de comment ils étaient arrivés dans son appartement et dans cette configuration était au-dessus de ses forces.

Le monde avait disparu sous l’éclat de Marie, remplacé par un autre qu’il lui fallait désormais explorer et apprivoiser comme un nouveau-né. Debout au centre de sa cuisine, une tasse métallique à la main et le regard vaguement tendu vers la cafetière Italienne posée sur le poêle à charbon, il était intimement persuadé que le goût du café qui en sortirait lui serait parfaitement inconnu.

Encore aurait-il fallu que du café se trouvât à l’intérieur de ladite cafetière, mais il était incapable de se souvenir s’il l’avait effectivement remplie. D’ailleurs, depuis combien de temps se trouvait-il là planté devant ce poêle ? Quelques minutes ? Plusieurs heures ? Il n’en avait pas la moindre idée. Si l’eau de la cafetière s’était mise à bouillir, cela lui aurait donné une indication, il aurait pu estimer qu’il avait placé l’objet sur le poêle il y a quelques minutes à peine. Mais les braises du poêle étaient mourantes et ne risquaient pas de faire chauffer l’eau. Il regarda alors la grosse horloge à balancier et en déchiffra péniblement la position des aiguilles.

Deux heures de l’après-midi.
Cela ne l’avançait guère. Venait-il de se lever ? Était-il dans la cuisine depuis ce matin ? Avait-il passé la nuit ici ?

Le temps, peut-être la constante la plus inflexible qu’il ait pu imaginer, était devenu soudainement élastique. Finalement cette notion n’est que relative, pensa-t-il, elle est tout aussi contextuelle que bien d’autres en physique. Quand les conditions adéquates sont réunies, le temps se déforme.

Et il n’y a pas que le temps ! poursuivit-il à voix haute, soudainement enfiévré. La matière, les sensations, l’énergie...finalement ne dépendent que des circonstances dans lesquelles est placé l’observateur. Tout est relatif.

Perdu dans un abîme de pensées, il s’immobilisa tout à fait dans la cuisine pendant un long moment, puis alla par deux fois au poêle pour en soulever distraitement la cafetière qui ne contenait ni eau, ni café. Enfin, mû par une impulsion subite, il enfila son pardessus par-dessus son pyjama et sortit de son appartement. Il dévalait déjà les escaliers quand sa logeuse l’interpella depuis le pas de sa porte :

« Monsieur Albert ! Vous avez laissé votre porte grande ouverte. Et vous ne pouvez pas sortir comme cela, voyons : vous êtes en pantoufles. »

Un instant paralysé comme un animal à la lueur des phares d’une automobile, le jeune homme revint finalement sur ses pas, bredouilla quelques mots d’excuses, enfila une paire de chaussures qu’il omît de lacer correctement et s’en alla pour de bon.

La logeuse sourit en le voyant sortir. Elle s’était prise d’affection pour ce jeune étudiant que l’on disait brillant mais dont la distraction ne semblait pas connaître de limite. Ainsi, il n’était pas rare qu’il rentrât très tard la nuit simplement parce qu’il avait oublié où il habitait, quand ce n’était pas la police qui le raccompagnait directement chez lui après qu’il se fut rendu dans leurs locaux perdu et hébété. Quant à ses excentricités vestimentaires, elles étaient aussi fréquentes qu’involontaires et lui auraient certainement valu un blâme à l’université sans sa vigilance quotidienne à cet égard.

Quelque chose lui disait, pensa-t-elle avec amusement, que cet Albert Einstein lui réservait encore bien des surprises.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour l'originalité de cette belle histoire, Alex ! Mon vote !
Une invitation à lire et soutenir “Gros père Noël” si le cœur vous
en dit ! Merci d’avance et bonne journée !

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Charly · il y a
La marginalité naturelle des génies n'est pas que légendaire. Bien amené, belle chute, belle surprise. Si une personne paraît bizarre, c'est soit qu'elle est un génie, soit ...
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Geny Montel · il y a
Une très belle histoire !
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Alex Des · il y a
Merci beaucoup :)
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Linaka · il y a
Texte vraiment intéressant et surprenant. je vote. je vous invite à venir lire mon poème de St valentin et mon TTC sur Lucky Luke.
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Mirgar · il y a
Le coup de foudre chez un génie! Très original...
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Alex Des · il y a
Il n'y a pas de génie sans feu. Merci!
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Nicole Henne · il y a
Ah la distraction et l'amour vont si bien ensemble! Connaissez-vous le livre "E=mc2 , mon amour". Vive Einstein ! Mes votes. (Iriez-vous lire mon poème "Une nuit de février"?; si vous le souhaitez, bien sûr....)
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Alex Des · il y a
Je ne connaissais pas mais cela m'a l'air très sympathique. J'irai vous lire!
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Nicole Henne · il y a
Le livre raconte une histoire d'amour entre deux très jeunes gens surdoués;très rafraîchissant. Patrick Cauvin(1977).
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Zérial · il y a
une belle chute!
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Alex Des · il y a
Merci!
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Monique Feougier · il y a
bravo pour le style, chapeau bas...mon vote
Je vous propose modestement de venir faire un tour sur mon petit poème en concours St Valentin : Monsieur Midi et Madame Minuit si le coeur vous en dit bien sûr

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Romain Parement · il y a
Ce texte m'a tenu jusqu'à la fin, bravo
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Alex Des · il y a
Merci beaucoup.
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Bruno Verdelli · il y a
Chute très surprenante ! Style accrochant; Bravo
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Alex Des · il y a
Merci pour vos encouragements.
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