Eugenie, contre l'outrage du temps - partie 1

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se lancer, écrire, se défier, écrire, se faire plaisir, écrire... Je vous invite sur cette page avec plaisir :-) Shinji NB : les textes publiés sur cette page sont protégés  [+]

Rue condé, magasin annexe, dégradations volontaires, caractère de réitération retenu, montant du préjudice...Il tient la procédure qui vient de lui échoir.
La sonnerie de son portable ne perturbe pas son allure nerveuse.



C’est le secrétariat de la permanence du parquet. Maitre Malenco se chargera finalement sous la contrainte du magistrat du dossier mixte mineur-majeur ;
Il acquiesce, satisfait, c’est un soulagement, il est déjà 20h30.
Le policier en faction à l’entrée de la souricière lui fait un signe de tête, réponse par un sourire las, de circonstance.



Sur mode vibreur, le téléphone bourdonne déjà. Premier box vide, deuxième... Troisième ? Troisième.

- Je suis maître Sainclar, l’avocat de permanence.
Sans un regard, instantanément assis, il balaie d’un coup sec le revers démesuré de la manche de sa robe qui s’accordéonne à la pliure de son coude et rejette l’épitoge par-dessus son épaule dans un claquement sec du satin neuf. La procédure en main, il cherche l’identité du prévenu qui se trouve en face, assis dans la pénombre, la deuxième applique du box n’est toujours pas réparée. Son œil aguerri repère déjà les qualifications, les réquisitions sont laconiques, les comparutions immédiates devant cette chambre ne sont pas excitantes.

Eugénie Laudre, date de naissance 17 décembre 1927. 1927 ? Surpris, il passe son doigt sur la feuille, c’est une situation inédite : il relève immédiatement la tête :
Un chignon blanc vaporeux, des mèches fines autour d’un visage à la peau translucide, un manteau de fourrure défraichi, une femme au cou décharné aux mains tâchées mais ongles faits d’un beige de coquillage, une allure qui avait dû être la représentation de l’élégance bourgeoise de jadis, à présent surannée.
Un sourcil levé, il se dit que ça pourrait être amusant.

Il débite sa vulgarisation habituelle, sans respirer, avec condescendance, on verra bien, se dit il intérieurement.
-Je suis votre avocat, pour cette audience ; je vais lire la prévention, enfin, l’acte de poursuite, ce qu’on vous reproche en fait, ce que vous avez, ou non, commis ; vous pouvez m’arrêter si vous ne comprenez pas, évidemment, mais je n’apprécie pas d’être interrompu, il faut que fil conducteur de la plaidoirie se construise mentalement-doigt sur la tempe- car nous avons peu de temps pour nous « accorder » et je dois être rapide donc percutant ;











De surcroît, je veux dire, « en plus », vous êtes la 4 ème de l’après-midi, pour moi -main sur le rabat amidonné-, imaginez pour le tribunal nous sommes 4 de permanence ! geste vague de la main droite bras tendu vers une direction inconnue.
..En clair, tout élément d’explication est le bienvenu « ici » -index posé sur la table sale -
Après, là-bas - nouveau geste vague, la manche droite s’envole - c’est « mon » territoire - geste circulaire de l’index qui nettoie au passage deux cm² de crasse - vous n’interviendrez que si le président, celui du milieu car ils seront trois en face de vous – index, majeur, annulaire dressés - vous y invite.
Pour le reste, l’aide juridictionnelle ou les honoraires dit-il en articulant excessivement, on avisera après...Allons y...

- Théâtral... Pourriez-vous discourir avec une pointe de mépris supplémentaire ?

Pardon ? pensa t il sans articuler un son.

-... Vous m’offensez en me prenant pour celle que je ne suis pas, mais... Poursuivez votre tour de piste - geste délicat mais ferme de l’index qui accomplit un petit cercle au dessus de la table sans la toucher, elle est sale -... Je vous ai coupé et vous n’appréciez pas cela maître, j’en suis désolée, alors, reprenez, je vous prie...

... Il bredouille,
- c’est que...

- Maître, ma situation se dégrade inéluctablement, il s’agit d’une atteinte, non exceptionnelle il est vrai car typique au fond, si on la considère sur un plan général, mais une atteinte profonde disais-je, à ma dignité, un affront fait à « ma » personne -main portée sur la poitrine. C’est « le fait générateur objectif ».

Il avait absorbé les quatre pages du procès-verbal en une fraction de seconde et relevé des yeux écarquillés, l’abolition de sa raison était totale, son esprit critique gelé...



-...Je suis une victime en légitime défense, maître, je subis Son outrage.



-... victime de l’outrage de... ? murmura-t-il d’une voix blanche ;

- du Temps, voyons ! assena-t-elle d’un ton irrité.
J’ai tenté vainement de porter plainte et bien que se soit une obligation de l’enregistrer, des policiers ont refusé de déférer à mes multiples sollicitations -geste du menton crispé, lèvres pincées - nous verrons plus tard pour introduire une action en responsabilité de l’Etat, ce n’est pas le propos qui nous retient.

Interdit, abasourdi, il s’affaisse sur le bois dur du siège qu’il ressent pour la première fois ; Ses cervicales craquent quand il tourne sa tête à gauche comme un perroquet savant, un TOC quand il est déstabilisé. Il doit s’adapter comme lorsqu’on remonte prudemment en selle afin d’amadouer la bête, mais elle avait subtilement pris les rênes en main.

-J’atteins l’âge auquel le respect de mon intégriTé devient primordial. J’ai bien tenté l’injonction de faire : "laissez-moi, monsieur le Temps" -rictus- Il s’est joué de moi... dès que j’ai pris conscience de son existence.
Je vous passe les détails... Nous sommes tous confrontés à cette inéluctable évidence.
Il a happé mes enfants qui lui courent après et il a rattrapé mon Edmond qui n’est plus, c’était il y a 20 ans déjà (sanglots dans la voix qui se casse).
C’est un vrai menteur, car il se dérobe constamment, je n’ai jamais tenté de le voler ce Temps, car voyez-vous jeune homme, j’ai des principes. L’ironie du sort c’est qu’il me sera retiré à moi aussi, alors que je n’ai jamais pu le posséder, on dira bientôt de moi que j’ai fait « mon » temps, avant de m’enfermer dans un écrin bleu comme le furent mes yeux, où je pourrirai... Oh mon pauvre Edmond ! Elle secouait la tête comme si elle se parlait à elle-même.























Et il aura gagné! siffla t elle. Ses yeux n’étaient plus que deux fentes horizontales, son poing serré sur son mouchoir brodé. Le visage grave.

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Michel Castre · il y a
Beau récit. Effectivement une mise en page élégante aiderait ce texte plein d'humour et fort profond.
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Shinji11 S · il y a
Vous étonnerais Je si je vous dit qu'il y a u e suite ? :-))
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Olivier Vetter · il y a
Les blancs ne me dérangent pas à part le dernier car j'ai failli rater la dernière phrase par manque de concentration.
L'histoire est originale
Ce sujet est rarement traité

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Shinji11 S · il y a
Je rencontre des difficultés dans la mise en page depuis le début et je ne comprends pas pourquoi ... Je dois reprendre le texte plusieurs fois.
Mercipour votre commentaire sur le fond.
En fait je cherche a être directe sans fioritures dans cette histoire ce qui est froid ?

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Jean-Louis Sarah · il y a
Que dire ? Je peux reprendre les commentaires précédents (donc ci-dessous) à un détail près qui est que je ne suis pas fan du style (c'est un point de vue très subjectif évidemment) et que je ne comprends pas la mise en page (à moins que ce soit un bug de transcription ces grands blancs m'apparaissent artificiels et n'apportant rien). Cela dit votre histoire est bien menée, très documentée, précise et intéressante. Je l'ai lue avec intérêt malgré ce qui précède. Il faut donc que ce soit bon. Amateur de théâtre, j'apprécie aussi cet aspect de votre texte. Au final mon vote.
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Jo Hanna · il y a
Très agréable à lire ! Un texte original que j'ai pris plaisir à découvrir, c'est bien écrit et l'histoire est prenante. Bravo !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Le thème est original, le milieu bien documenté, la théâtralisation est précise et c'est très bien écrit. Donc, BRAVO !