Eucharisties

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— EN VÉRITÉ JE VOUS LE DIS, LE MONDE EST UNE VALLÉE DE LARMES, hurla le prêtre.
— Ouais, surtout les lendemains de cuite, pensai-je en croquant deux aspirines.
Le prêtre ne hurlait pas vraiment, mais la réverbération dans l’église s’attardait douloureusement dans mon système nerveux. J’avais célébré le culte de la bouteille jusqu’à ce que l’aube blafarde me rappelle que dans la vie, les occasions de rigoler ne sont pas si nombreuses. Faut-il avoir la foi pour se lever tous les dimanches et se faire traiter de pécheur pendant une heure.
Si j’étais là, je le devais à ma grand-mère, qui faisait du salut de mon âme une affaire personnelle. Elle me disait souvent : « quand je serai sur mon lit de mort, je te ferai jurer de te faire baptiser. » « Et moi, lui répondais-je, je te ferais jurer de ne pas mourir. » Sérieusement, si je l’accompagnais à la messe de temps en temps, c’était pour la promesse de son gigot d’agneau, qui avait bercé mon enfance, et de ce beaujolais immuable, qui avait abreuvé mon grand-père et mon père avant moi. Je suis plein de piété filiale.
À ma gauche se tenait un type d’une trentaine d’années, le genre à faire de la publicité, costume noir de chez Kenzo, cheveux nattés et mauvaise barbe de cinq jours. Il n’avait pas l’air plus à l’aise que moi, levant sans cesse les yeux au ciel. J’ai voulu vérifier s’il avait repéré un chérubin en maraude, mais j’ai dû renoncer, ça me collait le vertige.
L’assemblée entonnait un « Notre Père » aussi guilleret qu’une invitation au suicide, lorsque le type me dit : « Hey, je peux vous prendre une aspirine ? » je lui accordai cette grâce.
— Dieu vous bénisse.
— Voyez-vous, ça m’étonnerait.
— Ne préjugez pas de ses intentions. Vous venez souvent ?
— Avec modération. Et vous ?
Il sourit.
— Je ne suis venu qu’une fois, mais on s’en souvient encore. Je suis là pour affaire.
— Vous vendez quoi ?
— Je vends de la foi.
— Diable ! Et ça ressemble à quoi ?
— Difficile à dire. Mais quand vous en avez, vous vous sentez mieux, avant que ça devienne pire.
— Le gin-tonic me fait la même chose.
— La foi est meilleure pour la santé, à moins que vous n’ayez une vocation de martyr.
— Vous avez des arguments.
— Hey, voilà deux mille ans que nous les travaillons.
— VOICI L’AGNEAU DE DIEU QUI ENLÈVE LE PÉCHÉ DU MONDE, retentit le prêtre, en brandissant une hostie.
Les fidèles commencèrent à défiler dans l’allée centrale, pour aller gober leur pain azyme.
— Vous ne communiez pas, vous ? dis-je à mon voisin, me demandant quel goût pouvait bien avoir une hostie.
— Vous avez déjà vu un estomac se digérer lui-même ?
— Comprends pas.
— Les voies du Seigneur sont impénétrables.
— Pas si elles sont bien lubrifiées.
— Vous êtes impertinent.
— Dieu n’a pas d’humour ?
— Vous iriez vous confesser à un clown ?
— Les clowns prennent leur travail très au sérieux.
Il eut un moment de réflexion. À le voir les yeux dans le vague, nimbé de la lumière matinale, j’eus la sensation de l’avoir déjà rencontré.
— Ah, c’est vous qui avez raison. Nous devons absolument changer notre positionnement. Mais il y a chez Celui Dont Nous Parlons un côté autoritaire qui me désespère. Les bouddhistes et leurs sourires enjôleurs sont en train de nous bouffer avec bonne humeur !
— ET MAINTENANT, JE VOUS INVITE À ADRESSER UN SALUT DE PAIX À CEUX QUI SONT AUTOUR DE VOUS, conclut le prêtre.
— La paix du christ, dis-je à mon voisin en lui serrant la main.
— Je vais voir ce que je peux faire. La paix soit avec vous, l’ami.
— Vous vous êtes blessé ? lui demandé-je en sentant un pansement dans sa paume.
— Oh, des concurrents un peu rudes, en d’autres temps. La blessure ne se referme pas.
—...
—...
— Et la concurrence est toujours aussi vive ?
— Le principal problème, c’est que notre produit est un peu obsolète, même si le concept de base est bon. Encore merci pour l’aspirine.
— Vous avez mal dormi ?
— Parfois, je ne crois plus en moi, vous savez.
— Oui, je comprends. Nous avons tous notre croix à porter.
— Décidément, vous m’êtes sympathique ! J’aurai plaisir à vous revoir.
— Je n’y manquerai pas.
— Hé non.
Et cahin-caha, je suis parti au bras de ma grand-mère, songeant que l’éternité n’est plus ce qu’elle était.

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