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Etoile noire, filante

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Fabien B.

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De mémoire locale, on n’avait jamais vu ça. Quarante et un degrés le vingt-neuf septembre. L’été jetait ses derniers fauves dans l’arène. Régis fumait une cigarette devant sa boutique. La sueur lui coulait sur le visage comme des flammèches. Les rues désertes, pas un pékin sur les terrasses, le ronron des climatiseurs, et la pesanteur bruyante de l’air surchauffé. La ville était le fond d’un athanor touillé par un sorcier aux yeux de fou.

Mehmet et Farouk sortirent de chez Kemès Oglu, un peu plus haut dans la rue. Dégaines de dockers crevés, longues silhouettes filiformes dessinées comme des ombres au fusain. Du pouce, Régis jeta son mégot dans le caniveau. Les pneus d’une BX crissèrent en prenant le virage, il reconnut la forme de l’homme qui l’avait quitté quelques minutes plus tôt. Mehmet et Farouk l’insultèrent au passage.

- Chienne de chaleur !, fit Farouk, le plus grand des deux. Visage tracé au tire-ligne. Un air tendu, des cernes comme des caves. Pas un temps à foutre un clébard dehors.

Mehmet sortit un paquet de cigarillos. Les grilles de Zoom2000 étaient à moitié tirées.

- Tu nous rejoins chez Kemès quand t’as fini Dauphin ?
- Pas ce soir les gars. Une grosse livraison. Pour demain matin. Je ferme pour la journée.
- Les affaires y a que ça qui compte, pas vrai ?
- On aimerait le croire. Régis hocha la tête. Embrassez Kemès de ma part.

Les deux hommes regagnèrent l’antre dans laquelle ils s’adonnaient à leurs propres affaires. De celles qui se vivent mieux dans les intérieurs aux vitres ternies par la suie et la fumée de cigarette. A l’abri des indiscrets.

A côté de la douzaine de pellicules, l’argent trônait comme un petit prince scintillant. Un paquet d’argent. Comme Régis n’en n’avait jamais palpé. Il fit craquer les billets entre ses doigts. Pas de refus en cette période de disette. Ce genre de promesse qui te fait croire que tu n’iras pas demain, avec les copains, tapiner aux Assedic. Après-demain peut-être.

Le Zoom2000 était son bébé. Un cadeau qu’il s’était offert quinze ans auparavant. Qui s’était fait empoisonner par la crise. Alors quand l’homme, malgré ses airs aussi louches qu’une amoureuse cartésienne et ses allures d’infréquentable de nuit lui avait dit Vous développez pour demain matin, je paye, Régis n’avait su refuser. Pour remplir les trous.

Un semblant de fraicheur régnait dans le magasin. La pénombre, réconfortante. Régis fit bouillir de l’eau, et se prépara un café lyophilisé. Tic-tac de l’horloge, vrombissement des ailes du ventilateur. Temps figé comme ces photographies qui habillaient les murs. Photos de mariage pour l’essentiel, et des nouveau-nés aussi.

Les mains moites, Régis se mit au travail.

***

C’est de la gueule de l’enfer qu’il sortit des heures plus tard. Une gueule de l’enfer pour une autre. Assis sur le canapé dans l’arrière-cour, un verre de Straight Elle dans la main. Le dos ébréché et la tête ankylosée, il fumait pour chasser les démons. Le bourbon coulait comme de la bave de volcan, mais ne faisait pas disparaitre les images. La nuit ronronnait du souffle d’un vieux chat grippé. Pas le moindre filet d’air. Le couvercle posé sur la marmite. Un feu grouillant tout autour. Un quart de lune et un joli parterre d’étoiles accompagnaient le silence.

Nom de dieu !, gémissait-il.

Quatre heures du matin, la ville dormait. Quatre heures du matin, ses organes remuaient comme des serpents affamés. Quatre heures du matin, et pas l’ombre d’une réponse à toutes les questions que le développement de la nuit lui avait posées.

La tête lourde de douleurs, Régis savait bien qu’il était foutu. Essoré. Toute sa vie, même cette garce de vie dérisoire qu’il menait. Un traquenard, voilà tout. Un piège qui se refermait sur lui sans qu’il n’ait rien demandé à personne. Depuis que sa femme était partie avec la gosse, tout partait à vau-l’eau.

Les loups se mettent-ils à hurler sous un simple quart de lune ?

Il remplit son verre. Le disque de Sonny Rollins avait fini de tourner. Juste le silence. Effroyable. Et cette chaleur. Cigarette-luciole entre les doigts, intestins noués, une trouille pas croyable, Régis sondait les bas-fonds de son âme à la recherche d’une issue. Une illumination. Un chemin éclairé. Mais rien. Juste une grande avenue vide de sens. Un boulevard crépusculaire. Il se releva comme un marin qui vient de terminer son quart.

Les lumières allumées donnaient au magasin des airs de bar de nuit. Régis passait sa main sur les rayonnages, machinalement, pour occuper le vide qui se faisait en lui. Il passa derrière le comptoir et ouvrit le tiroir sous la caisse.

Oui, les loups se mettent à hurler même sous un simple quart de lune. Pour appeler la meute. Comme si un cri pouvait effacer la laideur et l’obscénité.

Pour que le silence de la nuit ne se fasse pas silence d’éternité.

***

L’aube ne décillerait les yeux noirs de la nuit que dans quelques heures. Régis marchait dans les rues aveugles. Les néons de la station-service Shell en bordure de la ville clignotaient d’un regard d’épileptique. Marcher lui faisait du bien. Sous le chevrotement des étoiles, un corps humain n’est qu’une ombre discrète. Un sourcil froncé.

- T’as une mine épouvantable, Régis.

Thierry tenait la station la nuit. Blouson de cuir quelle que soit la saison. Cigarillo entre les lèvres. Ils étaient allés à l’école municipale ensemble.

- J’ai travaillé toute la nuit. Et le bourbon.

- Qui d’autres que nous pour habiter la nuit ?

Face au miroir des toilettes, Régis constata à quel point il avait une sale gueule. Thierry leur avait préparé du café. Ils s’installèrent à l’extérieur, sur des chaises en plastique, les pompes miaulaient et quelques voitures défilaient lentement sur l’avenue.

Il arrive, comme ça, en plein milieu de la nuit, que l’on se rappelle son enfance avec une belle nostalgie. Ces années insouciantes. Où rien ne sert de braver la mort puisque la mort n’existe pas. Ces années d’insolence et de joie naturelle. Thierry respectait le silence de son hôte. Ils buvaient leur café comme deux vieux amis dont les paroles sont dispensables.

- Tu m’as l’air contrarié.

- J’ai besoin que tu me rendes un service

Ce n’était pas dans ses habitudes. Son père lui avait appris que la vie est une jungle, et dans la jungle seuls les plus forts s’en sortent. La présence des autres ? : pour que tu n’ailles pas boire seul le soir dans les bistrots. Le rire de son père et ses yeux d’animal sauvage.

Thierry le regarda et d’un simple hochement de tête, lui accorda son aide et prit l’enveloppe qu’il lui tendait.

- En souvenir du bon temps.

Le jour apparaissait en filigrane. Avec lui, la chaleur. Irradiante. Ecœurante. Un trait rouge au-dessus des crêtes. Thierry se passait un chiffon sur le visage. Il fit le plein d’une décapotable. Et leur resservit une tasse de café.

Ils se quittèrent, une main sur l’épaule de l’autre.

Thierry décacheta l’enveloppe.

***

Dix heures, ce matin. Une fournaise apoplectique.

Quand Mehmet et Farouk passèrent devant les grilles fermées de Zoom2000, ils comprirent qu’il y avait un problème. Régis et sa ponctualité proverbiale n’aurait pas manqué une matinée de travail.

Fermeture exceptionnelle mon cul !, firent-ils de concert.

***

Sur son canapé, les yeux ouverts comme ceux d’une chouette, Régis touillait mécaniquement son café froid. Pourquoi ne pas avoir appelé les flics ? Une question qu’il ne cesserait sans doute jamais de ressasser. N’avoir confiance qu’en soi. Se battre pour durer. Et autres conneries du genre.

La sonnette, enfin, des coups contre la grille.

L’homme attendait, Régis s’approcha. La silhouette de Thierry contre le feu de circulation. Et, plus loin, Mehmet et Farouk dans un nuage de cigarette. Les copains, se dit-il.

- Vous avez les photos, dit l’homme sans montrer aucune émotion.

Régis, immobile. Tendu.

- Je ne peux pas, dit-il. L’homme se médusa dans un rictus obscène en glissant sa main dans la poche de son manteau.

Et les copains qui s’approchent. Des soldats.

Personne ne se souviendrait de l’homme. Une étoile noire, filante.

PRIX

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Blandine Rigollot · il y a
Une ambiance de plomb fondu, d'indéfinissable menace mal surmontée à coup d'alcool et de café et qui fait une ombre glauque où se planquent paumés et truands... Et ces photos, dont Régis se débarrasse tout en sachant que ce geste lui sera fatal. Le mystère demeure, le malaise aussi. L'ambiance est noire et brûlante à donner des frissons, bravo !
Dans un tout autre genre, je te propose de passer chez le vieux Séverin, en finale de "la mort en cavale" jusqu'à demain. A bientôt !

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Chantal Sourire · il y a
Mon vote pour l'ambiance !
Je vous invite sur ma page, merci !

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Patcrea · il y a
Sacrée atmosphère, glauque, pesante, mystérieuse.
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JARON · il y a
Bonjour LCBeat, j'aime beaucoup votre écriture, vous créez une ambiance, à travers vos mots se dégage une belle musique et une ambiance décadente, mon soutien et mes voix sans hésiter. Si vous avez un instant pour découvrir mon "mondes parallèles" dans le même thème, merci d'avance. En attendant, belle fin de journée.
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Jean-Francois Guet · il y a
mes compliments
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est bien balancé, ça. mes 4 voix.
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Virgo34 · il y a
Vous avez su créer une ambiance noire avec une pointe de poésie.
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Elisabeth Chaillou · il y a
Même noirceur que les dessins, celle des personnes en marge ou paumés, le jazz en fond sonore, on retrouve aussi l'atmosphère des livres aimés : LCBEAT ou ce que j'en devine.
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Thierry Schultz · il y a
Joli récit, bien noir. Ambiance moite et un peu décadente très bien rendue. Mes voix à développer LCBEAT !!!
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Fabien B. · il y a
Merci Thierry !
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Jean-Mitch Buchannon · il y a
Excellent ! L'ambiance dantesque...
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