Etoile filante

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J'étais prof de sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite. J' ai écrit et publié un recueil de slams et de chroniques "Au gré des jours". J'anime un petit atelier d'écriture  [+]

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Elle gisait dans un hangar décrépit au bout de quelques centaines de mètres de voies envahies d’herbes et de ronces.
Depuis des décennies, Etoile Filante était tombée dans l’oubli à l’exception du fidèle Georges.
Elle se souvient : Georges venait régulièrement me voir, faisait méticuleusement le tour, montait dans la cabine du conducteur, sortait un chiffon enduit d’un liquide fort odorant et frottait mon manomètre et quelques autres instruments mécaniques en sifflotant. Une fois descendu, il se rendait dans le seul wagon qui m’était resté fidèle et était accroché à moi comme à une bouée de sauvetage bien que nous ayons coulé depuis longtemps.
Il y restait un temps indéterminé pendant lequel j’entendais l’imitation des bruits tantôt puissants, tantôt suffocants de ma chaudière et de l’explosion de fumée que j’émettais quand j’étais en service. J’aurais préféré qu’il ne remue pas le couteau dans la plaie avec cette musique, si l’on peut dire, nostalgique, répétée comme une ritournelle, mais je ne pouvais lui en vouloir, c’était mon seul ami.
Non loin de moi, par les lucarnes latérales, je voyais passer, j’apercevais plutôt, vu leur vitesse, des machines roulantes sans bielles, sans cheminée, sans fumée. On aurait dit des serpents ondulant avec un sifflement supersonique et dévorant tout sur leur passage. La seule raison que je voyais au fait qu’il les appelle des trains, c’est qu’ils roulaient sur des rails. S’ils passaient quand Georges était là, il les injuriait.
Un jour où j’étais seule, des individus entreprirent de m’escalader, sans aucune précaution, avec des chaussures boueuses, piétinant les parties fragiles de ma vieille mécanique. Arrivés sur ma cheminée, ils se sont acharnés sur ma couronne de cuivre. Georges tentait régulièrement de la faire miroiter dans l’obscurité avec son produit miracle mais en vieillissant, il avait renoncé. Ces énergumènes parvinrent à l’arracher après m’avoir fait supporter des heures de torture.
Bien sûr, j’étais immobile depuis longtemps mais c’est comme s’ils m’avaient arraché un membre. Georges, de retour aux premiers rayons du soleil vit immédiatement que quelque chose n’allait pas : une lueur avait disparue. Malgré son âge, il se mit à m’escalader et j’entendis un mélange de cris et de pleurs quand il découvrit mon amputation.
Ils allaient revenir pour me dépecer de tous les métaux de valeur dont j’étais conçue, pensa Georges. Il décida de monter la garde en aménageant le wagon pour s’en faire une habitation sommaire. La nuit, chaque TGV qui passait en hurlant le réveillait en sursaut ou lui causait des cauchemars.
Un après-midi d’hiver très froid, un de ces serpents effrayant s’arrête juste à côté du hangar. Ses yeux s’obscurcissent ; les lucioles sur ses flancs s’éteignent ; il se tait ; il semble s’affaisser sur les rails, amolli de fatigue. Une heure plus tard, il est toujours là, incapable de repartir. Des voyageurs parviennent à descendre en forçant une porte. Ils errent dans la campagne puis se rapprochent du hangar pour se protéger de la bise glaçante du nord.
Soudain, ils s’interpellent : « Venez voir, elle est là l’ancêtre du TGV ».
Georges se précipite, croyant à une nouvelle incursion du gang du cuivre. Il crie sur les passagers épouvantés. Puis il se rend compte que leurs intentions sont pacifiques ; ils sont même admiratifs.
C’est un signe ! crie-t-il.
Alors Georges s’empresse de d’assurer qu’une telle panne ne me serait jamais arrivée. Qu’il est dommage que je sois recluse dans cette ruine. Qu’il doit veiller sur ma fin de vie face aux malfrats. Puis, dépité, il leur montre ma cheminée sans couronne.
Plusieurs voyageurs proposent d’organiser une collecte pour reconstituer ce qu’il appelait l’attribut royal d’Etoile Filante.
Le lendemain matin, au soleil levant, la panne de leur TGV n’est toujours pas réparée. Ils découvrent les prairies givrées d’argent ; plus loin, près des marais, les grues cendrées, les canards, et les oies sauvages s’éveillent, claquetant et cancanant dans l’air bleuté. Les roseaux s’ébrouent lentement. S’ils n’avaient leurs obligations urbaines, ils ne repartiraient pas.
Puis les dons affluent. Georges se charge avec quelques amis spécialistes de construire une nouvelle couronne avec un cuivre rutilant.
On ne m’a jamais porté une telle attention. Ils en profitent pour astiquer mes pistons, dépoussiérer ma cabine de conduite, resserrer mes boulons... Je frissonne sous la caresse de la paille de fer, des brosses, sous l’emprise des clés à tube.
« Une vraie pièce de musée » lance un ami de Georges ; alors, je ne sais sous quelle impulsion venue du tréfonds de ma chaudière, je tremble tellement qu’ils ont l’impression que je veux me mettre en route et s’écartent de la voie.
Georges, sans y croire vraiment, attendait cet autre signe du destin : me remettre en route, ou plutôt sur les rails.
L’été suivant, quelques-uns des voyageurs du TGV défectueux revinrent en touristes, accompagnés d’amis ; les visites se multiplièrent. Ils marchaient sur les voies désertes transformées en chemins de randonnée. Leur impression était mitigée : la campagne était belle mais il leur manquait un élément qui, pour être industriel, ajouterait cependant une dose de romantisme. Je les entendais : « Ca devait être chouette, autrefois, avec le petit train ».
Un bout de temps s’écoula encore. Moi qui étais habituée au silence, je sentais de jour en jour une agitation fébrile se rapprocher de mon hangar et le tremblement des rails se renforcer. Un matin de printemps, on me chargea de tous les carburants nécessaires.
Georges arriva dans une ancienne tenue de cheminot. Il caressa mes flancs arrondis puis il monta dans ma cabine. Après un temps de chauffe qui sembla se prolonger à l’infini, il testa mon sifflet à vapeur. J'émis quelques crachotements hésitants puis le jet sortit en feu d’artifice. J’étais prête. Il me dit : « A toi de jouer Etoile Filante, la voie est libre ».
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Ozias Eleke · il y a
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Claude Jégo · il y a
J'avais 15 ans (il y a longtemps) quand une locomotive à vapeur est passée sur les rails, à côté de mon collège. Toute la classe a fait silence... le prof aussi. C'était si joli à voir.
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De Margotin · il y a
Mes voix
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Jeanne en B · il y a
En avant cocotte :-) j'ai beaucoup aimé !