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ETNA63

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Sophie Fedy

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Un coup d’œil au front du RER lui confirma qu’il s’embarquait dans une rame nommée PIPO56. Le code idéal pour arriver à son rendez-vous à l’heure. Les portes se refermèrent dans son dos, coupant net un rayon de soleil qui tentait de voyager sans billet. Déjà le quai reculait alors que la rame prenait de la vitesse. Omar compensa l’accélération en fléchissant les jambes, se propulsa dans l’allée et se laissa tomber sur le siège le plus proche. Juste à temps pour apercevoir le “ inte ”de Villepinte. En ce milieu d’après-midi, le wagon digérait quelques touristes parachutés de leurs avions sur Charles de Gaulle ; ils rejoignaient leur base avancée dans Paris, serrant contre eux des paquetages enrubannés comme des jambons de Bayonne. Les autres baroudeurs étaient des habitués du folklore régional ; les écouteurs greffés aux oreilles, ils s’étaient répartis sur les banquettes en une disposition tactique inattaquable. Omar ferma les yeux : l’ambiance gris-vert-purée de pois cassés mal digérée lui donnait la nausée.
La gymnastique des portes l’informa que des voyageurs s’introduisaient en gare d’Aulnay-sous-Bois.

— Monsieur, est-ce que ça va ?
Omar ouvrit les yeux. Il lut des points d’interrogation dans ceux de la femme qui lui faisait face.
— Oui, juste un peu chaud, répondit-il en dézippant de quelques crans son anorak. Il essuya d’un revers de main la sueur qui lui picotait le front et sourit à sa voisine. Celle-ci, rassurée, s’attela à l’exploration de son sac à main.

Omar n’avait pas trouvé mieux que cet anorak bleu. Pourtant l’automne tutoyait encore l’été. Mais la surprise devait être totale... Nadia, Luxembourg, le jeune homme se laissait bercer par le roulis. Il imaginait la jeune fille, sa fine silhouette drapée dans un sari de couleur vive, émerger de l’escalator et le chercher de son regard chocolat. Il l’attendrait, accoudé au muret, impatient mais impassible. Ce samedi serait leur journée, belle et éternelle. Il s’y était préparé.

Le RER amorçait sa descente dans les entrailles de la Gare du Nord. Il ne restait que trois stations pour Luxembourg. Le jeune homme caressa sa barbe de quelques jours ; le gazon noir était clairsemé et ras. Un tsunami bruyant envahit le wagon, se répandit dans les allées. Omar remonta le zip de son anorak et tenta de contenir la vague en écartant les coudes. Pour ne pas être déconcentré, il accrocha son regard à ses chaussures, d’inhabituels mocassins de cuir noir qui le torturaient.
À partir de Châtelet-Les-Halles, la pression diminua : la station-labyrinthe engloutissait les voyageurs. Omar poussa un soupir ; l’inquiétude lui vrillait l’estomac. Et si Nadia ne venait pas ? Si elle avait changé d’avis ? Impossible de lui demander, ils avaient convenu de n’échanger ni appels téléphoniques ni textos. Ils communiquaient par graffitis codés sur les murs de la Station Luxembourg, dans l’escalier qui menait au quai des RER direction Sud-Nord. Nadia avait écrit Etna63-280 : elle arriverait dans douze minutes, ce samedi 7 octobre 2017, deux cent quatre-vingtième jour de l’année. Si son train n’avait pas pris de retard depuis Massy-Palaiseau !

Saint-Michel, flux et reflux de touristes et d’étudiants. Omar déplia ses longues jambes, sortit les mains de ses poches, jeta un regard absent sur le plan de la ligne B affiché au-dessus des portes. Les vitres lui renvoyèrent un reflet brouillé alors que la rame s’engouffrait dans le tunnel sombre. Il aperçut les immenses affiches publicitaires avant de voir le nom de la station Luxembourg. Il choisit l’escalier et le regretta aussitôt : ses chaussures neuves n’étaient pas faites pour les transports en commun. Il grimaça et ralentit l’allure.
Un vent tiède balayait le couloir de sortie. Omar sursauta, son cœur heurta sa cage thoracique : deux mains parfumées venaient de se coller à ses yeux. Le jeune homme se retourna brusquement, prêt à protester.

— Qu’est-ce que...

Nadia riait, la main devant sa bouche, les yeux brillant d’espièglerie. Un homme attaché-case pressé les bouscula, Nadia fut plaquée contre son ami. Omar recula et l’entraîna hors du flot.

— Tu es en avance,...
— J’ai eu la rame précédente. Tu es contrarié ?
— Non, je suis surpris.
— Tu es bizarre, remarqua Nadia. Tu es malade ? ajouta-t-elle en fixant son anorak fermé jusqu’au col.
— Non.
— Je crois que tu t’es trompé de saison, s’esclaffa la jeune fille. Tu as des chaussures de pingouin !
Nadia fixait les mocassins noirs incongrus.

— Sortons et allons nous promener, coupa Omar.

Le jeune homme passa un bras autour des épaules de Nadia et la poussa vers la sortie. Ils traversèrent le boulevard Saint Michel et se dirigèrent vers les grilles du jardin du Luxembourg. Nadia n’osait plus parler, elle allongeait ses pas autant qu’il lui était possible pour suivre le rythme de son ami. Le sable de l’allée crissait sous leurs pieds. Les parisiens avaient poussé comme des champignons ; Omar slalomait entre les groupes nonchalants, sourcils froncés, regard mobile en quête d’un bon emplacement. Ils dépassèrent un essaim d’étudiants, arrivèrent au bassin où de nombreux promeneurs avaient accosté ; Omar lança son bras libre vers une chaise, la fit atterrir devant lui et y assit Nadia d’une pression sur l’épaule. Le jeune homme, debout à quelques centimètres des genoux de son amie, lui releva le menton d’une main ferme jusqu’à ce que leurs regards se mêlent. De l’autre main, il descendit le zip de son anorak d’un geste vif... quelqu’un cria : attention ! La panique gagna l’esplanade, des gens se mirent à courir. Omar jeta son vêtement au sol, mit un genou à terre, prit les mains de Nadia dans les siennes :

Nadia, veux-tu vivre avec moi ? Je t’aime !

La jeune fille écarquilla ses grands yeux marron, une esquisse de sourire répondit au jeune homme. De la poche de son smoking noir impeccable, Omar sortit un écrin, l’ouvrit et, mains tremblantes, le présenta à sa fiancée.

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Pascal Depresle · il y a
Une bien belle demande que cette chute. Un texte rythmé et agréable. Mes voix. Aimerez vous 7h24, Tropique, L'invitation ou toute autre chose de mon univers ?
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Sibipa · il y a
Il y a de jolies métaphores dans votre texte qui est bien écrit, on se laisse happer par l'histoire de ce jeune homme à la rencontre de son amie. Je ne m'attendais pas à cette chute, vous m'avez surprise et c'est ce que j'aime!
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Elena Hristova · il y a
il faut bien se serrer la ceinture dans votre RER car cela ne manque pas de rebondissements. J'en sors bien secouée mais je ne le regrette point, en plus la chute est très agréable. mes 5 votes sans hésitation
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Francine Lambert · il y a
Quelle jolie demande ! Après le parcours dans le métro cette chute est inattendue, mes votes et à bientôt Sophie !
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Eowyn · il y a
Récit touchant très comédie romantique. Je vote.
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Yasmina Sénane · il y a
Un texte bien écrit !
Apprécierez-vous "Un coin de parapluie " ?

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Arielle Arielle · il y a
Original et plein de suspens ! j'ai bien aimé la communication par tags. bonne soirée
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Sophie Fedy · il y a
Merci, merci...
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Sophie Fedy · il y a
Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Beau récit bien réussi ! Je vous accorde tous mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Sophie Fedy · il y a
Merci pour vos encouragements et votre vote ! J’ai lu et voté pour votre poème
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Denys de Jovilliers · il y a
J'ai bien aimé votre style : le ton induit par le choix des mots et l'ambiance générale avec l'attente de cette rencontre entourée d'un peu de mystère, ce qui avive la curiosité du lecteur. C'est une jolie histoire qui change un peu par rapport à des contributions plus noires. Merci ! Je vote !
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Sophie Fedy · il y a
Merci pour vos encouragements et votre vote !
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Gecko Bleu · il y a
Ah c'est chouette comme histoire! On leur souhaite une belle vie :-)
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Sophie Fedy · il y a
Merci pour vos encouragements et votre vote !
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