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Etincelles en ombre

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La boussole et la balise Galileo le confirment. Je suis bien à l'endroit où la carte devient muette. Là où ceux qui sont allés plus avant vers l'ouest n'ont pas eu l'occasion de cartographier ce no man's land.
Je suis planté sur un promontoire et observe, de ma longue vue, les alentours.

Le paysage qui s'étale devant moi n'est pas très différent de celui que je viens de traverser pour arriver jusque-là : un bosquet d'F, une étendue d'o, une colline de B. Un envol d'L, un souffle d'r.
Après avoir arpenté les champs de T, longé la vallée des G, je continue dans cette contrée où il n'y a rien de bien dépaysant. Je me retourne pour évaluer l'allongement de ma silhouette sombre dessinée sur le sol. Le soleil bleu va bientôt se coucher, je vais bivouaquer ici.
Les ténèbres sont claires et paisibles. Je partirais demain à l'aube du soleil jaune.

J'avance prudemment depuis plusieurs heures. Je prends des notes pour le cartographe officiel de cette planète. Le relevé topographique de cet endroit où plus aucuns autochtones ne s'aventurent, a été le prétexte, l'alibi, pour obtenir des autorités tribales les laissez-passer pour aller et venir dans ces territoires isolés et en dresser les contours.

Mais ma quête est tout autre.

Lors de la préparation de cette expédition, le cartographe m'a confié plusieurs instruments de mesures que je dois maintenant utiliser.
Assidu sur mes instruments, l'altimètre et le magnétomètre, je ne perçois pas le changement progressif mais radical de l'aspect du paysage. Je lève enfin le nez de mes relevés.
Plus de L'êttre. Mais une lande qui rappelle celle de ma terre natale. Une lande peuplée des légendes que me racontait mon aïeule. J'avance. Étonné, tel un enfant, de ne pas apercevoir de furtifs korrigans et fugaces elfes. Les relevés des instruments ne révèlent rien d'anormal. Après avoir dépassé quelques arbres épars, je continue d'avancer et m'enfonce doucement dans une forêt s'assombrissant. Approcherais-je du but ?

Car ma quête est tout autre. Je cherche les nombres.

Sur cette planète, la planète des Signes, les N'ombres, comme ils les nomment ici, ne comptent pas. Pour les Existants de la planète des Signes, et selon leur mode de vie, seul L'êttre est essentiel et le N'ombre est classé inutile voire nuisible.
Mais pour moi, comme pour tous les habitants de ma planète, les nombres sont sacrés. Ils sont le côté obscur de la force. Ils étendent leur puissance spectrale sur tous les brouillards et chimères de nos calculs et de nos statistiques. Le goût pour les nombres m'a été donné par mon aïeule, une sorcière.
Je me suis assis pour prendre quelques notes et réfléchir. Continuer à la boussole ou attendre la nuit pour recharger en noir la batterie de ma balise Galileo ? En écriture automatique je trace sur ma feuille de papier les arabesques du symbole Infini pour tromper mon indécision. Quand il se dresse devant moi, droit comme un i, grand, majestueux, sûr le lui, je le reconnais aussitôt.

1. Il est seul. Un nombre. Le premier que je vois.

Le décrire est délicat. Une luminescence noircie à la croisée des rayons du soleil jaune et du soleil bleu. Le nombre 1 me jauge avec circonspection. N'a-t-il jamais vu d'humains de la Terre ? Je ne suis pas rassuré.
Manipulateurs, travestisseurs de la réalité comptable, falsificateurs, menteurs et cachottiers, la réputation des nombres n'est plus à faire sur Terre. Mais les nombres d'ici, que savent-ils de ma planète ? Ils ne doivent rien en savoir, je prends un air détaché. Le plus détaché qu'il soit.

1 projette, par je ne sais quel procédé, une surface plus sombre sur la feuille de papier que je tiens toujours à la main. Il trace de cette non-lumière 2,3,5,7,11,13. Je prends la suite avec mon stylo et note 17,19,23,29,31,37. Alors l'ectoplasme fait un mouvement que j'interprète comme une invitation à le suivre. Je cherchais les nombres. Je viens de les trouver.
Maintenant, suivant la carte de mon aïeule, je cherche LE nombre.

...

Je suis de retour sur mon promontoire. Je reprends mes notes. Pour fixer ces moments à jamais dans ma mémoire, il me faut écrire avec précisions tout ce que j'ai vu.
Après la disparition, je devrais dire la dispersion de 1, j'ai installé un campement plus confortable qu'un simple bivouac. J'ai ensuite déployé mes instruments, et me suis mis au travail pour que mes données remplissent les blancs de la carte muette du cartographe officiel de la planète des signes. J'avais à peine commencé le fastidieux travail de retranscription que les nombres sont venus à moi. J'ai partagé leurs existences spectrales pendant quelques jours. J'ai croisé le nombre d'or, le Gogol. Le nombre e. Le nombre Pi. J'ai côtoyé les stars et les sans grades. Et j'ai commencé à douter de l'existence du Nombre. M'assurant d'être seul, j'ai de nouveau longuement observé la carte de tarot qui, pour mes 10 ans, m'a été offerte par mon aïeule, la sorcière. Une carte unique. Rare. Inconnue des spécialistes.

Au cinquième jour, le jour unique de l'année où le soleil bleu et le soleil jaune émergent de l'horizon ensemble, je me suis perdu.
Alors que j'avais faussé compagnie à 1 pour trouver une colline dégagée afin de jouir de ces levers de soleils synchronisés, je me suis perdu.
Et j'ai vu ce que je n'aurais pas dû voir.
Dans une clairière grise et sale, dans une clarté opaque, un ermite, un être de chair et d'os, lumineux, retiré du monde, dans un halo fantomatique. A ce moment précis, dans le jour naissant, de ce que j'en vois autour lui et pressens en lui, il a la réponse exacte à toutes les questions. La Théorie du Tout. Celle qui est cachée dans les plis de la pleine lumière. Et puis 1 m'a retrouvé et ramené à mon tout premier point de départ.

Depuis les levers de soleils, je sais que la réponse est partout mais que la lumière nous empêche de la voir. J'ignore pourquoi mais me revient en mémoire une prédiction sibylline de ma sorcière.

Obscur et crépusculaire
Muet mais mordant
Blême fantôme
Revenant
Encore et toujours, dans le sillage de la lumière.

Je suis vivant. Je sais tout.

Une seule dissonance au tableau : 1 m'a fait promettre de garder le secret. Comment l'ai-je compris ? Sur ma feuille de papier, il a tracé un zéro avec sa non-lumière. Je vais disparaître mais avant je vais détruire toutes mes notes.
Je ne garderais que la carte de mon aïeule.
Sur l'horizon deux soleils, un jaune, un bleu. Au premier plan une typographie de petites lettres dissociées dessinant un paysage. Et comme sortie du néant planant sur une forêt de chiffres, au poing d'une main, une lanterne projetant non pas une lumière mais un je ne sais quoi étincelant.

---

Comme l'avait rapporté à l'époque le nombre 10 présent à son anniversaire, il y avait une probabilité proche de 1 / 1 que l'enfant devenu l'adulte vienne explorer la planète des signes. En effet la carte que la sorcière, une vieille connaissance de l'ermite, lui a remise à son dixième anniversaire était assez explicite. Nos efforts pour bannir le mot que vous savez du vocabulaire de l'enfant, comme l'atteste la retranscription des dernière paroles de la sorcière à son descendant, n'ont pas été suffisants.

- Découvre les étincelles en ombre, et...
- Les étincelles en nombre ?
- Oui, les étincelles en ombre. Et le Tout s'éclaircira.

PRIX

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Marie Quinio · il y a
Quelle imagination !! Franchement bravo, on plonge avec plaisir dans l'univers de ce texte
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci. Beaucoup ont plongé mais se sont noyés. Heureusement vous vous en êtes sortie ;-))
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Rafiki · il y a
Ballade dans un univers lointain et mystérieux peuplé de nombres sympathiques. C'est très plaisant. Je vote.
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci beaucoup.
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Patrick Peronne · il y a
Du bel ouvrage. Un texte singulier (au nombre des n'ombres, il n'y en a qu'1 comme le vôtre), travaillé, intelligent dans un genre (l'ésotérisme) qui est à la portée de très, très peu d'auteurs, et que vous savez rendre lisible et passionnant (une vraie "petite" prouesse). Si je peux me permettre… il y a quelques petites coquilles qui peuvent être corrigées avant l'accession à une finale à laquelle je souhaite contribuer grâce aux quelques voix dont je dispose.
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Je n'irais jusqu'à dire que les petites coquilles sont à dessein pour que la perfection reste encore loin ;-)))
Mais vos compliments me touchent énormément. J'ai aimé écrire ce texte et je suis ravie qu'il soit apprécié.

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Emsie · il y a
C'est vrai qu'il faut s'accrocher, mais quel plaisir de lire un texte aussi recherché ! Franchement, je suis bluffée par votre imagination. Cerise sur le gâteau, cette phrase : "les N'ombres, comme ils les nomment ici, ne comptent pas". Rien que pour ça, j'aurais voté !
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci beaucoup. Je suis ravie que vous ayez le plaisir de le lire, le même plaisir que j'ai eu à l'écrire. Encore merci.
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Fred Panassac · il y a
Un texte Imaginarius métaphorique et très travaillé, faisant preuve de beaucoup d’originalité pour interpréter le thème des ombres. Très bien écrit, ton style est admirable. Parfois ce fut trop difficile et ésotérique pour mes capacités de compréhension, mais toujours intéressant ! Mes voix.
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Merci Fred. Je reconnais aisément l'âpreté de ce texte mais le simplifier aurait été le trahir. Je reste convaincue que même sans tout comprendre de la logique (car c'est de l'ésotérisme logique, si, si ;-))) il subsiste une trace ... Re-merci de ton passage.
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Virgo34 · il y a
Original et bien écrit.
Je vous invite à aller visiter ma forêt d'Emeraude.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Fabienne Liarsou · il y a
Voilà ! J’ai eu le temps de te lire ! Je n’aime pas les N’ombres ! Mais je reconnais que ce texte est très original et super bien écrit. Je m’y suis parfois perdue. En tout cas, c’est du beau travail.
Dis-moi ? Tu as une imagination débordante. Je peux savoir combien de temps tu mets pour écrire ce genre de texte ?
Très belle journée,

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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
L'"imagination" est un monde plus en retrait que celui du "vécu", il n'y a qu'à regarder la production ciné ou roman. Mais c'est le seul qui m'interresse vraiment alors que sur Short c'est le "vécu" qui est mis en avant. La meilleure preuve est ce prix imaginarius où l'imaginaire est minoritaire. Merci d'avoir lu car je sais la difficulté d'entrer dans un imaginaire inconnu : il faut s'accrocher.
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Cudillero · il y a
Original ! :)
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Cudillero · il y a
J'avais oublié de voter...
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Fabienne Liarsou · il y a
Nan!!! Pas lu !!!! Mais.... voté avec largesse !!!!
Car... JE T’AIME !

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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
Un jour que tu auras un petit creux, reviens par ici lire ce truc. Bien sur, il est un peu prise de tête ... Et grosses bises.
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Fabienne Liarsou · il y a
Dès que je peux... promis !
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J.H. Keurk · il y a
Quelle quête de l'absolu.
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Claire Pegan-Lhermitte · il y a
c'est tout moi. ;-) merci d’être passé dans le coin.