Eternité

il y a
3 min
265
lectures
26
Qualifié

La peinture me permet de transformer mes émotions en touches de couleurs, en éclats dans des regards. L'écriture est venue naturellement mêlant les mots aux variations de teintes et de notes de  [+]

Image de Printemps 2016
Nuit de novembre, vingt heures et des poussières. Dans un petit pavillon de banlieue parisienne. Un grenier mansardé avec vue sur le ciel. Sur le parquet aux lames de bois brut, un tapis rapporté d’Algérie. Sur le tapis, des livres, des papiers, une paire de lunettes, des stylos, des sacs plastique béants vomissant des photos. Je les observe, les trie puis les aligne les unes derrière les autres, comme sur un rail, tentant de respecter un ordre chronologique. L’une d’elles, collée sur un carton auquel des ciseaux ont imposé une découpe asymétrique, attire mon attention. Peut-être est-ce son format, hors norme ? Ou bien la couleur sépia ? Ne serait-ce pas plutôt la posture des personnages ? Sans doute un peu tout cela.
La photographie a fixé pour toujours un homme et une femme. Il est debout, elle est assise. Elle se tient bien droite dans un de ces fauteuils avec assise et accotoirs recouverts de tissu à motifs floraux. Vêtue de noir, un col droit blanc grimpe le long de son cou. Elle a les jambes enveloppées d’une jupe ample, l’avant bras gauche reposant sur l’accoudoir, le bras droit vertical pendant souplement. Si proche de l’homme situé un peu en retrait, main gauche en appui sur le dossier du fauteuil, à hauteur de l’épaule de la femme. Il est revêtu d’un uniforme, celui de la première guerre mondiale.
Au verso, d’une écriture féminine, une inscription, « Alphonse et sa mère ». Ce sont mes arrière grand-mère et grand-oncle maternels. Pas de date. Les vareuses, pantalons et bandes molletières aux tonalités claires évoquent la tenue du printemps 1916 ; l’utilisation d’une loupe me confirme le numéro de régiment inscrit en lettres blanchies dans le triangle du col demi saxe de la veste : 367ème RI. Une unique barrette fixée à la partie inférieure de la manche visible indique un grade de sous-lieutenant. La position de son bras gauche ne permet pas de visualiser la présence ou non du chevron de front, insigne spécifique, honorifique créée en juin 1916 pour distinguer les soldats de tous grades qui ont exposé leur vie dans la zone de tranchées du front. Accrochée à sa poitrine, là où pulse son cœur, une médaille, la croix de guerre obtenue en 1915 pour ses « actes de bravoure ».
Tout dans ce portrait respire l’instant solennel : les postures, l’arrière plan de studio avec la colonne en stuc, la lourde tenture qui marque le cadre à droite du cliché.
Leurs visages ne sont pas empreints de tristesse, on dirait même qu’un léger sourire les anime. Le grain de la photo met un éclat de lumière dans leurs yeux, leur rendant la vie pour une éternité figée. Ni l’un ni l’autre ne regarde vraiment le photographe. À quoi pensent-ils, chacun dirigeant son regard vers un point inconnu ?
Elle ? À cet instant de communion avec ce fils encore vivant ? Cet enfant arrivé trois ans après les jumeaux, si différent d’eux avec sa blondeur, sa peau laiteuse, ses iris d’un bleu profond, et ce caractère intrépide qui l’a toujours bouleversée et aussi tant inquiétée. Reviendra-t-il après les prochaines batailles ?
« Mon fils, mon petit, je revois chaque nuit la scène de ton départ pour Toul, moi en larmes, garnissant ta besace de quelques effets et d’un pain, toi, digne, le regard clair porté au loin, là-bas vers une ligne que nul ne connait. Tu es un homme, mon enfant, si beau avec cette fine moustache qui habille ta lèvre supérieure. Au fond de tes yeux je vois parfois passer l’expression de ceux qui en ont tant vu qu’ils n’en parleront jamais. »
Et lui ? À ce moment de permission, de répits, de survie ? À ses deux frères, engloutis dans la même tourmente, prisonniers ou blessés ? Au dernier entrainement de boxe qui a eu lieu juste la veille ? À l’amour avec Madeleine dont le ventre s’arrondit en douceur ? À son parcours depuis ce mois d’août 1914, lorsque le tocsin a retenti, plombant brutalement le ciel d’été de la France ? Il ne peut oublier les combats, les copains pulvérisés, les attentes interminables englué dans une boue puante qui colle ou brûlé par le soleil, au sein de ce monde d’un gris étrange, quasi lunaire, les ruées vers le prochain trou qui sert d’abri, alors que des mottes de terre teintées de sang se soulèvent devant lui ; les odeurs, les cris et les plaintes, la peur et le courage entremêlés. Pense-t-il à tous ceux qu’il a laissés là-bas, quelque part à l’est ; les reverra-t-il ?
« Maman, c’est peut-être là notre dernière rencontre, notre ultime photo. Avant de me retrouver au cœur de ce cataclysme, sur un sol en proie à la guerre et à la colère depuis trop longtemps et pour combien de temps encore ? Je ne peux te dire le tumulte infernal, l’impression de disparaître sous la terre et les éclats d’obus, avec les poux et les rats pour compagnons intimes... Maman, profitons de ce moment de paix. Car demain, à l’aube, je partirai de nouveau pour le front.
Porté disparu dans la lumière d’un après-midi de juin 1917... »
Maintenant, au creux de cette terre, dans un coin de Lorraine, le corps d’un jeune homme est allongé avec d’autres, dans cette intimité muette de la mort.
« Dites- moi ! Suis-je mort pour de vrai ? Ou vivant pour l’éternité ? »

Un tapis sur les lattes d’un parquet poussiéreux. Dans un grenier de pavillon de banlieue. Vingt heures passées. Soir d’automne. Et mon regard dans leurs prunelles, pour m’y retrouver.

26

Un petit mot pour l'auteur ? 42 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Phil BAST
Phil BAST · il y a
Un tapis d'Algérie, nous en avions un à la maison...
peut-être lirez vous mon texte en compétition
http://short-editions.com/oeuvre/nouvelles/star-4
Merci pour votre beau texte

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Avec retard, je réponds... Merci de vos lecture et appréciations.
Image de Virginie Colpart
Virginie Colpart · il y a
quelle phrase forte : "« Dites- moi ! Suis-je mort pour de vrai ? Ou vivant pour l’éternité ? »"!
Je pourrais vous conseiller le livre En pleine figure, haïkus de la guerre 14-18, anthologie établie par mon ami Dominique Chipot, si vous aimez ce genre de poésie, celle que je préfère, voici un aperçu de mon univers : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/temps-de-chien-2

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Bonsoir Virginie, j'ai chargé l'anthologie de Dominique Chipot sur ma liseuse. Je découvre cette période transcrite en quelques mots, qui me touchent au plus profond...
Image de Virginie Colpart
Virginie Colpart · il y a
Bonjour Ontzie,
voilà toute la force du haïku : vous toucher en quelques mots seulement, pas de tralala, rien que l'essentiel : l'émotion. J'ai lu récemment ici, sous un lauréat de poésie, que le haïku était la poésie des nuls. Qu'il est pourtant difficile de toucher autant le lecteur tout en lui laissant une infinité d'images dans la tête, en quelques syllabes bien choisies. Il est vrai que ce n'est pas ici non plus qu'on lit les plus beaux haïkus :-D
Je vous souhaite une agréable lecture et je suis heureuse que mon conseil de lecture vous ait plu à ce point.
A bientôt ;-)

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
merci Virginie pour vos commentaire et conseil de lecture. Je découvre le plaisir de lire les haïkus sur ce site. Je vais découvrir votre univers.
Image de prijgany prijgany
prijgany prijgany · il y a
J'aime ton écriture, Ontzie. Je possède dans mon bureau les médailles de mon grand-père, qui a fait la guerre 14-18 en totalité. Et puis il faut mieux être touché par un texte inoffensif, plutôt que de recevoir un pruneau avec ceux d'en face.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'aime tous vos textes et celui-ci m'a touchée particulièrement. Les grands oncles et grands-pères de la famille ont tous fait cette guerre. La moitié est restée là-bas, on ne sait ou. Mon vote.
Si vous voulez me soutenir, je suis de ce coté : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire .Merci.

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Merci Annelie pour vos lecture, appréciation et vote. Oui, ce fut une génération avec une jeunesse pleine de rêves, sacrifiée. Grâce à eux, puis à ceux qui ont résisté en 1940/1945, nous pouvons vivre libres.
Je vais vous découvrir au travers de vos écrits.

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
J'ai à peu près la même photo ....Mes grands-parents aussi.
Pour me découvrir, il faudra suivre un coq et un faisan ----> http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-le-faisan

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Bonsoir Miraje
Merci d'avoir pris le temps de me lire
Je crois que nous avons tous ce genre de photo dans nos héritages... Je fais de la généalogie depuis plus de 30 ans et suis la garante de la mémoire familiale !
Je vais vous découvrir au travers de vos écrits.

Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Beau!!
énorme soupir...

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Merci Moniroje pour ce soupir (à ce propos il existe dans l'aisne un lieu nommé soupir qui garde dans sa terre de nombreux corps)
Au plaisir d'autres échanges.

Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Belle peinture des atrocités de la guerre! Avec plaisir, mon vote N0 15 ! Mon poème, EUREKA! est en Finale pour le Prix Bibliothèques Pour Tous 2016 et je viens vous inviter à le lire, ou à le relire, et à le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/eureka-6

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Merci Keith ! Je vais découvrir votre poème sans attendre !
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Texte bouleversant qui laisse entrevoir l'horreur de la guerre par petites touches pudiques. L'Histoire et ses horreurs dans l'histoire d'une famille. Je vote.
Image de A.cartner
A.cartner · il y a
Beau travail. Difficile de résumer en si peu de mots tant de choses. J'attends le livre + vote
Image de Mirgar Dudou
Mirgar Dudou · il y a
Très belle réflexion sur le temps qui passe , sur l'horreur de la guerre, sur la trace que chacun peut laisser à la postérité. Certaines photos familiales sont si belles...+1
Dans un autre registre, beaucoup plus léger, si vous aviez le temps et l'envie , je pourrais vous proposer un peu de lecture:http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/l-homme-ideal-3

Image de Ontzie
Ontzie · il y a
Mirgar, merci. Oui j'irai lire vos textes. Cela permet de grandir au travers des échanges !
A bientôt.

Vous aimerez aussi !