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Été 1955 - Cape Cod

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Mary Benoist

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Peter a pris l’habitude de passer par la plage pour aller chez Suzy, c’est plus court.
Un peu plus loin, derrière la dune, quelques maisons sont posées là. C’est celle peinte en bleu, aux fenêtres blanches à petits carreaux et au ponton face à la mer.

Pourtant, aujourd’hui, il n’est pas pressé. Il ne ressent plus l’enthousiasme des autres jours à l’idée de rejoindre les amis qu’il retrouve chaque été et depuis si longtemps. Pour la plupart, ils se connaissent depuis l’enfance, ces enfants gâtés des belles maisons du Cape Cod.

Il pense avec ennui à ce qui l’attend : des rires, de l’alcool, Miles Davis ou Coltrane en sourdine, des discussions passionnées à défaut d’être passionnantes, des garçons qui chahutent et des filles qui rient, des disputes, des alliances amicales et des déclarations d’amour qu’on aura oubliées le lendemain, des trahisons aussi, comme tous les soirs de cet été 1955. Comme trop de soirs.

Non, il n’est pas pressé de les retrouver, c’est simplement qu’il préfère passer par la plage plutôt que prendre la route. Il marche dans les vaguelettes, pieds nus. Le vent s’est calmé. La mer est chaude, comme souvent, en fin d’été.

Depuis le matin, un sentiment d’amertume ne l’a pas quitté. Mais à l’instant, c’est une angoisse qui le submerge, une bouffée de malheur qui le saisit et lui tord l’estomac. Il s’arrête, le souffle coupé.
Il s’interroge sur cette souffrance qu’il ne connaissait pas. Ce doit être l’ennui, voilà, l’ennui, voire le dégoût de lui-même et des autres, c’est de cela qu’il souffre.

Il regarde la mer étale, presque immobile sous la lune, et s’avance par jeu. Il a de l’eau jusqu’à la taille. Il se sent bien, comme lorsqu’il était dans le ventre de sa mère, ou du moins ce qu’il en imagine.

Sa douleur s’atténue. Il avance, de l’eau jusqu’aux épaules. Tout est facile. Il sent une douce quiétude l’envahir. Mourir. Est-ce qu’on peut se tuer quand on a dix-neuf ans alors qu’on n’y pensait pas une heure auparavant ? À l’évidence, oui. Et puis non. Le contact de l’eau salée dans la gorge le sort de sa torpeur, lui fait peur. Il regagne la plage.

Il arrivera trempé chez Suzy. Il racontera quelque chose. Il dira qu’il a vu une étoile de mer briller dans les flots et qu’il voulait la leur apporter. Ils riront. Ils diront que, décidément, quel poète ! On lui fera fête. Une fille l’emmènera dans la salle de bains et il se passera sans doute quelque chose.

Et puis, après, il les rejoindra et il boira, beaucoup, beaucoup, pour que ce soit plus facile d’aller jusqu’au bout, au retour.

Enfin, c’est ce qu’il se dit, les larmes au bord des yeux.

Ou peut-être aussi, trop las, s’endormira-t-il sur place, comme souvent. Mais pas dans les bras de Suzy. C’est fini depuis hier.

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111 VOIX

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Sylvie Talant · il y a
Juste le temps de lire un ttc avant d'éteindre l'ordinateur. Beau ce texte, émouvant.
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Elodie Torrente · il y a
J'apprécie particulièrement la réserve, le déroulé, les mots justes et la précision des sentiments. Sans en faire trop, vous donnez beaucoup. Bravo !
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Vrac · il y a
C'est ce qu'on appelle une chute : quelle chute. LA fin des amours est grave à 19 ans. Cette histoire est très bien contée
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Soseki · il y a
Je découvre ce texte bien trop retard , mais il a été reconnu et je comprends tout à fait pourquoi !
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Jeanne Djoumpey · il y a
Je vois que ce texte avait été reconnu, c'est fort rassurant. Bravo à vous.
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Teoz · il y a
Très joli texte ! :) Je triais les messages de ma boîte mail récemment et je suis tombé sur nos échanges pour le prix tandems numérique (que de souvenirs ^^). Dans le dernier mail, vous me parliez de ce texte, et je suis venu voir ce qu'il en été aujourd'hui. Et bien il est lauréat ! Bravo ! (en retard mais bravo quand même) :-)
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Malau.j · il y a
J'ai découvert ce texte trop tard pour l'encourager, dommage, il me plaît beaucoup ! Bonne continuation.
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous avez été lauréate et on comprend pour quelles raisons à la lecture de ce texte. Le titre n'a pas été volé.
En finale du prix été 2016 avec mon poème - fable "le coq et l'oie", je vous invite à me lire. A bientôt !

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Bisaigue12 · il y a
j'aime cette écriture, même si tu ne sais pas si c'est toi qui écris, je ne sais pas si c'est moi qui lit, tellement c'est chouette .
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Mary Benoist · il y a
Merci !
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Karine Tamara · il y a
La désillusion, le dégoût de soi-même, la vie qui perd de sa saveur, qui n'a jamais ressenti ces sentiments ?! Mais on continue et l'avenir s'éclaircit... Merci pour ce texte si vrai.
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