Etat d'urgence

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Si j'étais poète, je serais Eluard, Desnos, X. Grall, Max Jacob, René-Guy Cadou et les autres. Ecrivain, Fallet, Bazin, Clavel (Maurice), Michel Ragon (Un si bel espoir !). Un livre qui m'a  [+]

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Je suis le suspect idéal. Pas d’alibi, des mains d’étrangleur et surtout cette tête qui ne revient à personne.

Le couple qui me fait face sait à quoi s’en tenir. J’ai beau dénier leurs accusations, la femme a un sourire moqueur, l’homme fronce les sourcils, faussement étonné. De temps en en temps ils regardent le mur du fond en hochant la tête.
Quand ils m’ont traité de camé, j’ai levé les mains, les doigts bien écartés. Je n’ai jamais fumé. Elles ne sont pas propres, a dit la policière.
Quand ils m’ont demandé mon adresse, j’ai haussé les épaules. Que dire quand on dort dans des cartons, dans des embrasures ou sous les ponts ?
Tu as un nom à coucher dehors, ironise l’homme en le lisant à voix haute avec un accent inventé. Il est fier de son bon mot et le partage avec le mur du fond.
Il redevient sérieux et glisse lentement les mains bien à plat sur le bureau.
Il veut faire table rase de tout ce que j’ai dit – je n’ai pas dit grand-chose – et repartir depuis le début.

Pour moi, le début ce fut ce réveil strident, à six heures ce matin. Un concierge avait attendu l’heure légale pour faire venir la police. Au moins, j’avais fini ma nuit bien au chaud dans la chaufferie attenante à un immeuble de bureaux.
Ça ne se fait pas d’insulter les braves gens, mais je l’avais fait. Ce vigile respectable voulait faire respecter la loi. Quand les portières ont claqué je l’ai repoussé méchamment et j’ai couru dans l’arrière-cour. Un cul-de-sac où les sifflets ont mis aux fenêtres des lève-tôt, la cigarette au bec et la tasse fumante à la main. Ils me lapidaient de regards outrés comme si j’étais venu dans leurs bras égorger leurs fils et leurs compagnes.
Les sbires casqués et cagoulés me serraient prudemment. J’attendais le moment où les aficionados allaient crier olé pour que l’on me saigne dans leur arène.

Le policier me pointe du doigt. Hier soir, tu étais bien au stade, où dans les environs ? Haussement d’épaules, hier soir je ne savais pas où j’étais, cherchant l’aubaine pour dormir au sec. L’homme agacé regarde sa montre. La femme qui se trémousse de plus en plus chuchote à l’oreille de son collègue et quitte la pièce à petits pas rapides. Je demande d’aller aux toilettes. Le policier balance mollement la main, ça peut attendre. La femme revient avec des papiers qu’elle effeuille comme un éventail. Elle pose devant elle des barres de céréales. L’homme lui en prend une, déchire l’emballage de ses dents et me demande si je mange hallal. Je fais non mais il s’en moque et regarde les feuilles qu’il plisse lentement de la tranche de la main. Il cligne des yeux pour bien me détailler le visage. Il montre une photo à sa collègue qui fait la moue en me dévisageant à son tour. Elle se frotte le menton.
Barbe de combien de jours ? Sais pas, trois semaines un mois. Fraîchement converti alors, dit-elle.
Le policier baille sans retenue. Putain, dit-il, faut que j’aille dormir.

Je suis seul depuis quelques minutes. La pièce est silencieuse, aveugle, sournoise. Où est le piège ? Un autre policier prend la relève, jovial et bedonnant. A lui seul il balaye l’atmosphère d’un relent de pizza aux oignons sans doute avalée avec une bière forte. J’ai une crampe d’estomac, je fais la grimace. Il s’étonne.
Vous voulez dire quelque chose ? Il brandit les feuilles. Faudrait nous convaincre avec des détails précis, pas des boniments. On tourne en rond et ça agace beaucoup de monde. Lui aussi a ce tic du regard vers le mur du fond.
Il n’y a rien à savoir, je suis rien et tout à la fois, un inconnu, un aventurier d’occasion, un témoin sans aveu, un parasite, un électron libre, un innocent.
Les enquêteurs vont par deux, voici qu’arrive son compère. Un jeune loup, jean moulant, écharpe longue. Il a ce regard plissé du carnassier sur sa proie, luisant, bleu pâle, glacial.
Comment vous êtes-vous blessé au cou ? C’est le seul à s’inquiéter de ma blessure. Je ne sais plus, sans doute lors de mon arrestation, les policiers m’avaient collé face à terre, un genou entre les omoplates et une poigne de fer me tenaillant le cou.
Tatatata, fait-il, on a de bonnes manières chez nous.
Il me montre un portrait. Vous vous reconnaissez ? Non, pas du tout. Regardez bien, le tirage est pâlot mais la ressemblance est indiscutable ! Alors ?
Franchement, non, ce n’est pas moi. Même si je ne me vois plus dans une glace depuis longtemps, je suis le mieux placé – après ma mère – pour savoir qui je suis.
Il soupire, parle tout bas à l’autre policier et tous deux regardent le mur du fond avec interrogation. Ils se lèvent et je reste seul à nouveau.

Le jeunot vient me dire qu’on va me conduire en garde à vue. On commence à mieux vous cerner. Vous comprenez ce que je veux dire ? Personne n’est dupe ici.
Non, je ne comprends toujours pas. Je suis menotté, tenu par le bras comme un chien en laisse. Par une porte entrouverte je vois toute une panoplie de policiers en grande discussion. La cloison est percée d’un vitrage qui donne sur la salle où l’on m’avait questionné. Le mur du fond a des oreilles. Un coup de pied me ferme la porte au nez.

Dans le fourgon, je suis encadré par deux policiers armés, corsetés d’un épais gilet pare-balles. Des badauds dans la rue attendent. Le véhicule met la sirène et des curieux s’approchent, certains collent leurs mains à la vitre pour mieux me voir. Ils crient, montrent le poing. La rue est en ébullition, il ne fait pas bon être sans abri.

Heureusement, je suis de l’autre côté, dans ce fourgon blindé.
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Mama Durodie de Charrin · il y a
Dur d être sans rien...on vous en enlève encore. ...ça doit malheureusement être cruellement réaliste. Mes voix pour ce type seul qu on a envie de faire sonner tonitruantes dans les oreilles de ces flics qui n entendent pas. ..
Je vous emmène en métro lui et vous pour un tour de stations dès que vous êtes dispo ! ;)

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Mjo · il y a
Un récit très bien écrit qui laisse le lecteur en attente ; j'ai ressenti la violence d'un côté, la solitude de l'autre. Mes voix
Si ça vous dit je vous invite à lire mon TTC:"Point de côté"

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Nualmel · il y a
On cherche les coupables partout. Surtout au plus près, dans l'évidence. État d'urgence...
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Stéphane Sogsine · il y a
Une écriture efficace. Bravo
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Joëlle Brethes · il y a
Franchement, je le plains !... Maigre (très maigre) consolation : il a gagné le gite et le couvert...
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Vol-au-vent · il y a
On se console comme on peut. Merci pour soutien.
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Aubry Françon · il y a
Glaçant, implacable. L'étiquette de coupable colle parfois trop à la peau de certains pauvres diables. Bravo et bonne chance.
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M. Iraje · il y a
Et derrière ce mur du fond, une écriture originale empreinte d'une belle humanité.
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Vol-au-vent · il y a
Merci Miraje
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Nadine Gazonneau · il y a
Angoissante cette histoire , mais tellement réaliste . J'ai bien évidemment beaucoup apprécié et vous attribue mes 5 voix .
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Abi Allano · il y a
Une histoire effrayante et très triste...Bravo!
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Pecorile · il y a
Exactement le ton qui convient à la situation... et le paradoxe final ! Excellent.