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Et tout s'éclaire

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Charlie Norach

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Pourquoi ?
Quel est le sens de tout ça ?
Je parcours la centaine de mètres qui me sépare du marché. C’est le début de l’été, les gens se pressent. Ils ont tout leur temps, pourtant. C’est mercredi matin, ce sont des retraités ou des chômeurs. On est dans une petite ville des Alpes. Il n’y a rien d’autre à faire qu’aller au marché. Une petite vieille me dépasse, presque en me bousculant : je vois au loin la file d’attente pour le poissonnier. Tout s’explique, elle veut peut-être une morue avant qu’il n’y en ait plus. Mais elle pourrait prendre autre chose, si c’est le cas. Pourquoi courir ? Elle risque de tomber, la route est jonchée de nids de poule.
Pourquoi suis-je de mauvaise humeur ?
Au loin, les montagnes trônent, et les rayons du soleil matinal commencent à me réchauffer les joues.
Je me suis levée de bonne heure moi aussi, pour aller au marché. Pourtant j’ai tout mon temps. Pas d’horaires. Et je critique les autres...
Je ralentis. Respire un grand coup. Le bon air frais me remplit les bronches et me fait même tousser ; un reste de pollution parisienne j’imagine, qui doit être expulsé.
Qu’est-ce que je vais faire, maintenant ?
Des années d’étude, de travail acharné dans une petite chambre du Crous, dans un immeuble mal tenu à quarante-cinq minutes de mon université. Combien d’heures ai-je passées, à me battre, pour tout ? Pour la connexion internet, pour le matériel de cuisine, pour le bruit la nuit, pour me rendre à mes cours, serrée comme une sardine dans les transports ? Combien de petits jobs pourris ai-je acceptés pour me payer mes trajets, pour rendre visite à mes parents, deux ou trois fois par an, et pour revenir en juillet ? Caissière le week-end, des cours de français à domicile dans les cités de Seine-Saint-Denis, à devoir sourire à des clients odieux ou persuader des jeunes déboussolés que l’école, c’est leur avenir. Tu parles. L’un d’eux gagnait déjà de l’argent. Les parents n’ont pas voulu me dire comment. J'ai essuyé des insultes.
Tout ça pour rien. RIEN.
Deux enfants passent à côté de moi, l’un juché sur une petite bicyclette, l’autre sur une trottinette. Ils manquent de percuter la vieille dame. Ils rient et continuent d’avancer. J’entends une conversation derrière moi, sans doute les parents. Ils ne voient pas que leur petit garçon est sur le point de descendre les marches de l’escalier sans descendre de son vélo. Ou alors, ils s’en moquent. Ils n’ont rien dit quand la vieille dame a dû reprendre son équilibre, en s’appuyant sur son cabas à roulettes.
Littérature, audiovisuel, anglais. Trois masters dans la poche. Même quand je revenais ici, je passais mon temps à la bibliothèque de la grande ville à quelques kilomètres de là. Les sorties, les randonnées, le ski, c’était pour faire plaisir à mes parents. Qui en profitaient pour me donner des leçons de vie. « Tu devrais faire comme ta sœur », « Elle, elle sort, elle s’amuse », « Ce n’est pas la vie qu’il te faut », « De toute façon tu es coincée ». Tout ça parce que je me battais, pour tout. Pour réussir. Et j’avais réussi.
Je suis triplement diplômée.
Et je me trimballe un gros sac de course, sans roulette, jusqu’au marché du mercredi matin. De retour chez mes parents.
Je ne comprends pas.
Pendant deux semaines, j’ai parcouru Paris à pieds. J’ai déposé des CV partout où j’allais. J’ai même fait l’effort d’adapter mes lettres de motivation en fonction de l’entreprise. Je me suis fait mal aux pieds, j’ai attrapé une insolation, la nuit je veillais devant mon ordinateur pour guetter un mail, rien qu’un.
Mais rien.
Pourquoi ?
Ils ne donnent même pas les raisons, même lorsqu’ils se donnent la peine de répondre.
Quel sens donner à tout cela ?
Retour à la case départ. Je me retrouve chez mes parents. Qui se font une joie on dirait de critiquer ma conduite. « Tu n’as pas dû démarcher suffisamment d’entreprises », « Je savais que tu n’avais pas assez travaillé ». Cette réplique-là, c’est la meilleure.
Peut-être pour ça que je me suis levée tôt. Pour ne pas les croiser. Ou alors, parce que je m’ennuyais.
Tous mes rêves se sont envolés. A quoi me sert ce coup du sort ?
J’avais tout planifié, tout : les études, le job, l’entrée dans la vie active, la belle vie. Pas forcément à Paris, j’ai envoyé plein de CV par mails aussi. Je rêvais d’une vie professionnelle riche, intéressante, en rapport direct avec le monde culturel et artistique, rédactrice dans une revue de cinéma, chroniqueuse dans une émission de télé à débat, guide touristique plurilingue (à force de travail je parle couramment l’espagnol et j’ai des bases en japonais), par exemple...
Mais non.
Je me traîne, maintenant. Je n’ai pas envie de rejoindre la queue chez le poissonnier, j’évite de passer trop près de tous ceux qui me croisent.
Je décide d’aller voir le vendeur de fruits et légumes.
Ma mère m’a dit d’aller voir celui-ci, au fond, pas le premier. Parce qu’il vend du bio, même si ce n’est qu’un revendeur. L’autre est producteur, mais elle sait qu’il traite les produits. Pour une fois, je décide d’écouter ma mère. En plus, il n’y a personne devant son étal.
Les fruits sont beaux, ils donnent vraiment envie. Je me demande si je vais me contenter de la liste que m’a donnée ma mère, je vais peut-être craquer pour autre chose. Je lève les yeux vers le vendeur.
Il m’a parlé, mais je n’ai pas entendu. Il répète, mais je ne l’entends toujours pas.
Je vois les montagnes derrière lui, elles sont magnifiques. Ce n'est donc pas le soleil qui m'aveugle.
Maintenant, je sais.
Je sais pourquoi je n’ai pas trouvé de travail.
Je sais pourquoi j’ai dû retourner chez mes parents.
Je sais pourquoi je me suis levée tôt ce matin.
J’arrache un sourire. J’ai l’impression que mon corps ne m’obéit plus.
Je réponds : « Oui, d’accord ».
Lui aussi me sourit. On ne se quitte pas des yeux.
Les enfants agités se font gronder par la vieille dame. C’est leur grand-mère. Les parents inquiets lui demandent si elle n’a rien.
Je sens une légère brise s'engouffrer dans mon manteau. C'est agréable. Ma nouvelle vie commence.

PRIX

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Jcjr · il y a
De la continuité des études vers la vie professionnelle ou de l'utilité d'aller faire son marché... Le bonheur, en fin de compte, s'est trouvé en bas de chez elle. Bienvenue sur ma page quand vous voulez.
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RAC · il y a
YESSSS ! Quand faut y aller, faut y aller ! et là, apparemment c'était le bon moment ! Bien écrit : on vous suit jusqu'au bout !
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Keita L'optimiste · il y a
Votre est l'une des plus belles et passionnantes oeuvres de cette compétition. Pour ce faire,je vous octroie mes voix pour motif d'encouragement. Je vous invite à découvrir La mienne sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant je compte entièrement sur vos voix et merci d'avance
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Vinvin · il y a
Un retour à l'essentiel, un paysage de montagne. Ca me fait penser à une de mes histoire intitulée Hier,et après.
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Zouzou · il y a
Une histoire tout en positivité...mes voix !
En lice avec ' Les liaisons miraculeuses
' si vous aimez...

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Chantal Noel · il y a
Beaucoup aimé ce texte plein d'espoir. Mes voix.
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Mireille.bosq · il y a
Tout ça pour ça! mais à eux deux les compétences se soutenant, ils vont créer la super marque du bio! +5 et venez voir chez moi si la création de l'enseigne vous en laisse le temps: c'est:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/palimpseste-3
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Linotte · il y a
Écriture dynamique et récit attachant. Je vote.
Mon récit : "Le Rond-point". Si ça vous dit...

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ARAR71 · il y a
Récit émouvant d'une galère bien représentative de notre époque, servi par une maîtrise de l'écriture et de la construction dramatique. J'aime également, au moment de la chute, le côté suggestif non descriptif de la présence de l'autre, assez rare pour être noté.
Si vous êtes intéressé(e? /auteur et personnage à distinguer), mon texte est à ( https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/8h08-14h14-1 ).

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Felix CULPA · il y a
De la vie d'étudiante et ses galères à la nouvelle vie, tout s'éclaire ! Mes trois voix pour ce texte lumineux et une invitation à me soutenir en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apparition-disparition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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