Et si Napoleon...

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L’empereur était enthousiaste. Talleyrand avait le triomphe modeste et, comme toujours, faisait en sorte que son interlocuteur ait la conviction que cette idée géniale était venue de lui, Napoléon, et non de son ministre.
L’empereur était parti dans une de ces diarrhées verbales, caractéristiques de ses moments de forte excitation. Son génie le conduisait, à partir d’une idée, d’un simple concept, à en imaginer toutes les conséquences possibles, et à définir une stratégie claire et précise, conduisant aux plus grands succès. Talleyrand, réservé et détaché comme il savait l’être, avait simplement susurré
- Sire, au lieu d’épouser cette Autrichienne fade et blonde, pourquoi ne pensez-vous à la fille seconde du roi d’Angleterre ?
Ça, pour le coup, l’empereur n’y avait jamais pensé !
La perfide Albion, l’ennemi héréditaire de la France depuis des siècles ! « Never trust a British » répétait Napoléon depuis l’âge du collège.
Mais là, il devait l’avouer, ce pourrait être un coup génial ! Renverser toutes les alliances, prendre l’Europe par surprise, faire la nique aux Saxons, aux Allemands, aux Autrichiens, aux Hollandais, aux Suédois, au pape, tiens ! il n’allait pas s’en remettre celui-là !
Les ambassadeurs se rencontrèrent, les réunions se succédèrent. Sur le terrain, Français et Anglais continuaient de s’étriper mais, dans les couloirs des palais, on causait.
Napoléon marqua le coup quand on lui présenta un portrait de la fille seconde du roi d’Angleterre. Brune, sèche, paraissant plus que son âge, une verrue poilue sur le nez.
- Sire, lui souffla Talleyrand, pensez à la grandeur de la France. Avec Joséphine, vous avez mangé votre pain blanc en premier, c’est vrai, mais nos maîtresses nous donnent tellement de satisfactions !
L’empereur hocha la tête.
On organisa une rencontre secrète. La princesse arriva en bateau au port du Havre. Un carrosse banalisé la prit en charge pour l’amener à Paris, accompagnée d’un service de sécurité discret.

L’empereur marchait à grands pas dans son vaste bureau, dictant différents courriers à quatre secrétaires appliqués. Il s’arrêtait parfois devant une fenêtre et jetait un coup d’œil sur la cour pavée encore déserte.
On frappa à la porte. Napoléon l’ouvrit brutalement. C’était Fouché, son ministre de l’Intérieur.
- Sire, c’est un drame ! Le carrosse de lady Pi s’est écrasé sur une colonne à l’entrée du pont de l’Alma. Mes services sont sur l’affaire pour déterminer s’il s’agit d’un accident ou d’un attentat. Un ressortissant autrichien...
- Et lady Pi ? demanda Napoléon
- Elle est décédée pendant son transport à l’hôpital des Innocents...
L’empereur claqua violemment la porte au nez de Fouché, se saisit d’un encrier sur le bureau d’un secrétaire, et le jeta avec force sur les rideaux de velours clair.
- Raté, raté, encore raté ! hurla-t-il. Ce n’est pas pour demain qu’on réussira à faire l’Europe à vingt huit !
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Doria Lescure · il y a
drôle, original et bien construit, ce TTC manigance avec humour les petites histoires de l'histoire de France.