Et si...

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"Les écritures sont les antidotes qui résultent des bouleversements de notre sacralité, puisse que le futur y soit déjà inscrit." "Los apocrifos son antidotes que resuelven los trastornos  [+]

Image de Hiver 2021

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Encore une belle matinée d’été, on vient tout juste de basculer dans l’automne et la ville rose bruisse de sa frénésie habituelle. Les bouchons sur les rocades se sont résorbés assez tôt. Au volant de sa camionnette, Vincent plombier chauffagiste, roule tranquillement vers la zone industrielle sud du Palays en quête de matériel pour son chantier de la journée, réparer un bloc de clim à Colomiers à une quinzaine de kilomètres de là. Il fait ses courses chez son fournisseur Brossette, la file d’attente à la caisse lui fait perdre un bon quart d’heure. Il a rendez-vous avec le syndic de l’immeuble à dix heures, il enfile la rocade sud à toute allure.

Pendant ce temps, quartier sud de Rangueil au collège Jean Moulin. Tom, élève de quatrième, n’écoute plus la prof de maths. Perdu dans ses pensées, le regard fixé au-dessus du tableau couvert d’équations, il attend la récré avec impatience. Le cours de gym est annulé, prof absent, il a donc prévu une approche stratégique auprès de la jolie Valérie et lui proposer de se mettre à côté d’elle à l’étude après la récré.

Toujours ce matin là, Pierre, médecin urgentiste, en récupération de ses trois gardes de la semaine, lit tranquillement sur son canapé face aux baies vitrées panoramiques de son appartement au quinzième étage de l’une de ces grandes barres d’immeubles édifiées sur la rive gauche de la Garonne, avec vue sur le fleuve, le centre ville et le stadium en face. Le soleil pénètre largement dans l’appartement. Pierre est complètement absorbé par son roman. Il regarde sa montre, dix heures, et se replonge dans sa lecture.

Juste à l’heure… Le syndic attend Vincent sur le trottoir et lui donne la clef de la trappe d’accès aux toitures terrasses. Il décharge son matériel, boîte à outils, gaines, colliers et grimpe le tout au dessus du huitième étage. Peu après, juste en face de l’immeuble de l’autre côté de la rue, la sonnerie du Lycée International retentit : Récréation. D’un seul coup, brouhaha, éclats de rires, cris et exclamations occupent le paysage sonore alors que le soleil tape déjà fort sur la toiture de l’immeuble.

Dix heures seize. Pauline, la maman de Tom, fume une cigarette dans son jardin du quartier de Rangueil, tout en regardant les chattes de la maison tapies dans l’herbe et le lapin nain de Tom se faufiler sous le figuier. Subitement, sans raison apparente, les animaux détalent rapidement complètement affolés. Pauline sursaute, quelques secondes de plus et une énorme détonation déchire l’air de la ville. D’emblée Pauline pense qu’une bouteille de gaz vient d’exploser dans l’immeuble d’à côté…

… Il est dix heures dix sept. Tom et Valérie roucoulent gentiment sous un platane de la cour de récréation quand une violente déflagration retentit suivie d’un fracas épouvantable. Panique, cris, affolements, la cour du collège devient subitement la cour de l’angoisse. Tout le monde a vu le mur pignon du gymnase s’écrouler brutalement dans un nuage de poussière. Dans l’instant qui suit un énorme champignon de fumée couleur de rouille s’élève au dessus des toits du quartier. Des élèves courent dans tous les sens, les professeurs sont désemparés. Sidération générale, que se passe t-il ? Le collège se vide rapidement, les élèves se retrouvent dans la rue livrés à eux mêmes dans un désarroi total.

Au même instant, un souffle puissant balaye l’appartement de Pierre, des lames de verre viennent se planter dans son livre qu’il tient à hauteur de visage, tout absorbé par la lecture du thriller palpitant qu’il est en train de lire… Une détonation violente, assourdissante. Des milliers de vitres se brisent dans un bruit effroyable. Les grandes baies vitrées de son appartement sont pulvérisées. Dehors en bas on entend des cris. Légèrement blessé à la main, Pierre saute sur sa trousse de premier secours et plonge littéralement dans la cage d’escalier, évitant l’ascenseur.

À Colomiers, Vincent vient juste de commencer à démonter les gaines de ventilations quand un drôle de claquement sec et lointain lui fait vibrer les tympans. Il s’arrête net, surpris par ce bruit d’explosion et se dit en lui-même : « Ça c’est une bouteille de gaz ou une bombe ». Du haut de son huitième étage, il scrute l’horizon urbain alentour, mais rien de particulier n’attire son attention.

Dix heures trente-cinq, Vincent sur son toit entend le haut-parleur du Lycée International annoncer que les cours sont terminés et que les élèves sont priés de rentrer chez eux sans attendre. Une injonction terriblement inquiétante, il se passe quelque chose de grave. Il range son matériel, redescend, charge sa voiture et décide de rentrer au bureau. Aussitôt il met l’autoradio sur France Info, démarre et roule.
Dix heures quarante, en s’engageant sur la bretelle de la rocade la circulation se fige complètement. France-Info annonce en flash spécial qu’une terrible explosion vient d’avoir lieu dans la ville rose mais que l’on n’en connait pas la cause. Devant lui quelques voitures sont couvertes de cendre de couleur rouille…

Et si la file d’attente chez Brossette, dont le bâtiment a été entièrement détruit, avait été un peu plus longue, et si le cours de gym des quatrièmes du Collège Jean Moulin, à moins d’un kilomètre de l’explosion, n’avait pas été annulé, et si Pierre n’avait pas tenu son livre à hauteur du visage… Et si tous les élèves de toutes les écoles primaires collèges et lycées de l’agglomération n’avaient pas été dans les cours de récréation à dix heures et dix sept minutes ce matin du 21 septembre 2001 lorsque l’usine AZF de Toulouse explosa faisant trente et un morts et deux mille cinq cents blessés…

Seize ans plus tard et après une longue procédure judiciaire à rebondissement, le directeur de la société Grand Paroisse (la société alors gérante du site) est reconnu coupable de négligence (confirmé en cassation en 2019) pour avoir stocké trois cents tonnes de nitrates d’ammonium en dépit du bon sens.
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