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Et si…

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1709

LAURÉAT
Sélection Public

— Lou, viens ici !
— Lou, laisse-ça !
— Lou, tais-toi !

Mais Lou regarde, Lou touche, Lou demande.

Lou, c’est un p’tit bout de quatre ans pour qui le monde est grand.
Grand et bizarre est le monde pour cet ange blond au regard bleu et curieux.

— Dis maman pourquoi le soleil, il a pas d’ombre ?

Elle a toujours l’art d’interroger sur le mécanisme des causes à effets ce qui s’avère parfois très embarrassant !
Quand ce n’est pas pourquoi la Lune ne dort pas la nuit, elle peut aussi s’inquiéter de la mer qui ne revient pas toujours à la même heure au pied de la villa de mamie. Et « pourquoi, pourquoi, pourquoi » rythment mes heures tout en nourrissant sa faim de « parce que ». J’ai le cheveu triste et le cerne gris sous l’œil un peu éteint, enfin si vous voyez ce que je veux dire... je suis fatiguée !
Marie sourit.

— Mais elle est éveillée, ta fille. De quoi tu te plains ?

Puis elle me regarde attentivement.
Je suis une maman pompée par les « pourquoi » et démunie de « parce que ».
Quand je m’en ouvre à mon amie, elle me rassure, elle qui soit-dit-en passant n’a pas encore mis de mouflet en route. Mais elle a cependant des petits diables qui ont déjà soufflé quatre bougies sous sa houlette de maîtresse d’école.

— C’est l’âge des « pourquoi ». Ils en posent beaucoup et souvent ils n’écoutent rien des réponses. Les questions ça les rassure, ils ont l’impression de s’approprier le monde.
L’œil torve et le sourcil levé je ne peux m’empêcher de répondre
— Sauf que Lou VEUT une réponse. Elle revient à la charge comme si elle la connaissait à l’avance et voulait s’assurer que je la détiens.
— C’est peut-être un petit génie, qui sait ?

L’idée d’avoir pondu un génie aurait fait faire la roue à son père, moi pas ! Je veux une petite fille qui s’étonne sur le monde sans pour autant avoir à le démonter, le compiler, le démontrer, le mettre en équation à chaque seconde. Quand Marie prend congé je décide que « parce que » désormais suffira.

— Maman pourquoi l’escargot il a pas de roues, y pourrait aller plus vite ?
— Parce que !
Prise de remords j’ajoute :
— C’est comme ça.
— Maman, pourquoi le kangourou il a quatre pattes alors qu’il saute qu’avec deux ?
— Parce que !
Sa voix chevrote :
— C’est comme ça ?

Elle me regarde, je bois ma honte dans ses yeux bleus. Je ne me suis jamais posé la question mais je suis sûre que le kangourou non plus.
Mon p’tit bout de quatre ans s’implique dans la marche du monde, une montre pour la mer, un hamac pour la lune, des roues pour l’escargot, des ressorts pour le kangourou...
Tout cela m’ébranle. Marie aurait-elle raison ?
Quand ma fille me tourne le dos pour aller jouer dans sa chambre, je me sens estropiée moi la gauche des « fait-maison » en cuisine, la pataude du point-chausson en couture, la rebelle aux modes d’emploi des objets récalcitrants. Tiens voilà sans doute pourquoi j’ai épousé un ingénieur ! Ce « pourquoi » géniteur de réponse finit par me faire sourire.
Lou boude. Mon p’tit bout fait maintenant l’école à ses poupées.
Sa voix douce enchaîne les demandes et les réponses. Je sais que cela ne durera pas alors j’apprécie la trêve sans me douter que...

J’ai invité Marie pour le thé. Nous sommes sur la terrasse, le lilas ne se sent plus de joie à nous parfumer du jardin où se faufile timidement le soleil. Lou redevient loquace quand je réajuste sa casquette :
— Et si on met un chapeau au soleil, il aura de l’ombre lui-aussi ?
Mon amie éclate de rire.
C’est pour moi le début d’une autre croisade. Celle des « et si ».
Et si on invente et si on trouve et si on ajoute et si on fabrique... des interférences qui me mettent au supplice.
Et si, et si, le monde s’étoffe des idées de Lou pendant que je rétrécis face à son imagination désarmante.
Lorsque plusieurs jours plus tard sur son bureau je découvre un dessin, je tombe de mon QI mal en point.
On y voit un ours, oui c’est bien un ours.
Rouge comme le sien, celui qu’elle serre dans ses bras pour trouver le sommeil. Il roule et il vole dans un ciel bleu avec des gros nuages de ouate collés dessus. Je reconnais deux de mes cotons à démaquiller. Pas très rondes y a des roues noires à chaque patte. Tracées au feutre ? Non, je sais maintenant pourquoi mon crayon à sourcils a la mine raplapla ! Et les ailes de chauve-souris sur son dos sont poudrées de mauve. Mon fard à paupières !
Je reste plantée là, l’ours-oiseau-auto dans la main quand tout à coup on sonne.
— Bonjour Marie, tu tombes bien ! Regarde ! Et je lui tends l’œuvre de Lou.
— Oh ! Comme je suis contente !
Je la dévisage interloquée. Presque un peu froissée de sa réaction... C’est quand même ma fille qui...
— Oui ! C’est à cause des affiches. Y en a plein dans les rues d’Amboise. On a parlé de Léonardo, je lui ai montré certains de ses croquis l’autre soir quand tu m’as demandé de la garder. Tu sais mardi, vous êtes allés voir ce film, c’était quoi déjà ?
Je donne le titre du bout des dents : « Qu’est-ce qu’on a encore fait au Bon Dieu ! »
Lou rencontrait Léonard pendant que son père et moi on rigolait avec Clavier.
C’est un peu fraîchement que je quitte Marie. Pourquoi ? Parce que ! C’est comme ça !
Je placarde le dessin avec des aimants sur la porte du frigo et tous les jours nous nous extasions son père et moi. Lui d’ailleurs plus que moi que cela paralyse curieusement !
Au bout de quelques jours mes neurones commencent à se dégourdir, je cogite frileusement. Jusqu’à ce dimanche matin où l’ours me fait sortir du bois.
C’est jour de marché à Amboise. C’est vrai que Leonardo pavoise à tous les coins de rue. D’ailleurs je jurerais qu’il m’a fait un clin d’œil !
Je file jusqu’à l’étal de la mercière, choisis douce fourrure rubis, tulle violine avec aiguilles et fil assorti.
De retour à la maison, j’éventre un oreiller, récupère son duvet.
Je grimpe au grenier et démonte axes et roues de ma vieille poussette de gamine.
En redescendant quatre à quatre je vois des papillons, ceux qui scintilleront, je l’espère, dans les yeux de mon p’tit bout quand...
Et puis, tout le matériel enfin posé sur la table je lorgne le dessin de Lou.
J’ai peur soudain. Et si...

Me remontent à la gorge des inhibitions, des envies étouffées toutes nouées d’un mot : nulle. Ce mot me pousse au meurtre, je saute sur les ciseaux. Surpris par mon audace, ils croassent en découpant patte d’ours dans la fourrure. Me poussent alors des ailes de Léonarda, je bourre et je couds, je visse et j’agrafe.
Le tulle me donne du fil à retordre, trop mou il pend. Les roues sont de guingois, y’ a une vis qui dévisse, je m’énerve. Ben ! Si ! Je suis nulle !
Je fourre l’ours qui n’est ni oiseau ni auto dans un carton et vlan ! il atterrit au grenier près de ma vieille poussette qui ne roulera plus.
Les jours passent, le dessin de Lou me nargue sur la porte du frigo et chaque nuit j’entends du bruit sous les combles, des grattements, des gémissements. Mon gentil mari m’a promis qu’il mettra des pièges...pour les souris.
Mais dans les nasses point de souris et dans ma tête toujours des plaintes, des grincements puis des cauchemars. L’ours de Lou se lamente, il me hante !
Aujourd’hui à bout, je l’ai descendu. Il est là devant moi toujours aussi moche. Je chasse l’angoisse qui s’infiltre sournoisement, je lutte puis reprends du poil de la bête. Et si...
Euréka ! J’ai trouvé !
Un contre ourlet laborieux au point de chausson dans le tulle et hop ! J’y enfile deux armatures d’un de mes soutiens-gorges ! Voilà des ailes qui rendraient vertes de jalousie toutes les chauves-souris de la planète. Démontés, et dévissés puis remontés et revissés l’axe et les roues prennent de l’aplomb et l’aréopage trouve son équilibre !
L’ours-oiseau-auto a maintenant fière allure. Je suis sur un petit nuage !


Aujourd’hui un gâteau, cinq bougies et un paquet à la forme bizarre attendent sur la table. C’est l’anniversaire de Lou.
Au déballage du cadeau sa bouche ourlée de chocolat s’arrondit d’un OH de surprise.
Dans ses yeux pétillent des petits papillons bleus.
Les miens brillent un peu plus que d’habitude.

PRIX

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JACB  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour amies et amis
Je suis sûre que vous avez vous aussi des p'tits Loups comme Lou.... Je vous propose un coloriage Zen; munissez-vous de votre fard à paupières et de votre KOOL, RV sur: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dessin-de-lou#
et vous saurez tout ou presque!

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Jeanne · il y a
Une fillette enjouée débordant de questions, friande de pourquoi, de comment, une maman débordée, débordant de mille et une attentions, d’imagination pour satisfaire la curiosité de Lou, sa petite princesse. Un conte de fées, un récit charmant empli de poésie, un bout de chou, un petit bout attachant, mots d’enfant, graine de talent sème ses petits cailloux tel le Petit Poucet, un dessin enfantin qui en dit long. Un ourson aventurier, un doudou tout doux fait maison, cousu main, un si joli cadeau d’anniversaire à faire pâlir les lampions du ciel, Dame lune et Sire soleil, accrocher des étoiles dans les yeux, s’envoler les papillons bleus. 5 ans comme les cinq doigts de la main (dis maman, dis papa, pourquoi pas six :-)), empreints de la douceur d’un dessert chocolaté qui met l’OH à la bouche.
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Marie · il y a
Très réussi !
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Nicolas ARTHUR · il y a
Félicitation!
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Jeanne · il y a
Belle chance à la petite Lou.
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JACB · il y a
Jeanne, merci pour votre long commentaire toujours chaleureux , vous êtes une véritable ambassadrice pour mettre en valeur des écrits. Lou vous embrasse...et moi aussi.
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Jeanne · il y a
Toujours avec un réel plaisir JAC. Ambassadrice, quel joli mot, quel joli compliment ! Idée, suggestion : passez toutes deux chez Paolo, en lice aussi, dont je suis le porte-paroles, l’ambassadrice de la Paix. Merci pour ce charmant bouquet de bises et à mon tour en retour en voici quelques-unes soufflées par delà la Méditerranée.
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Jarrié · il y a
L'écrit rejoint le coup de crayon et vice-versa . J'envoie le tout à mon arrière petit fils Théo.
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Anne Marie Menras · il y a
Je confirme mon vote pour votre nouvelle pleine de vie et de fraîcheur. Je vous souhaite très bonne chance pour la finale.
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Pingouin · il y a
Quel beau texte, effectivement ce sont toujours les enfants le plus créatifs
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Ghislain Tshalwe · il y a
Qui ne peux aimer cette histoire captivante où jeunesse et vieillesse se rencontrent autour de l'invention. Peut-être ce qui importe dans le génie, c'est l'attitude :se poser des vraies questions qui amenent des réponses qui inventent. Lou nous l'a montrer et sa mère a inventé. Merci JACB d'avoir exprimé si bien l'essence du génie. J'ai aimé.
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Reveuse · il y a
Félicitations à Lou et à vous pour ce prix amplement mérité§Au plaisir de vous lire de nouveau.Amicalement
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Brocéliande · il y a
Bravo JACB, je suis ravie pour ce beau texte
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Joëlle Brethes · il y a
Félicitations, Jacb ! A la prochaine! :)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !
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Chantal Sourire · il y a
Félicitations !
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Alice Merveille · il y a
Bravo JACB !!
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