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Et la vie continue

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Zutalor!

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FINALISTE
Sélection Public

Serrés l’un contre l’autre, nous nous arrêtons en plein milieu du Pont-Marie. Un petit garçon nous dépasse en courant, se retourne pour nous observer pleurer. C’est fou ce que ce crépuscule de printemps ressemble au crépuscule d’il y a quatre ans. C’est fou ce que ce jeune garçon ressemble au nôtre, disparu ici-même il y a quatre ans.

Tout comme ce soir, c’était un soir de grande douceur. Nous regardions la Seine couler, les lumières bleues des réverbères s’allumaient les unes après les autres et leurs reflets dans l’eau nous fascinaient.
Quatre ans. C’est à la fois comme si c’était hier et comme si c’était maintenant. Manquent les puissants projecteurs du bateau de la compagnie Mouche qui passait ce soir-là, et qui m’avaient aveuglé, réveillant mes migraines ophtalmiques.
Je ne vis donc pas Loïc se pencher pour distribuer ses « coucous » aux touristes, se pencher un peu trop, tomber puis s’écraser sur le toit de ce satané rafiot plein de gens qui lui répondaient pendant qu’ils se dirigeaient vers la salle de restaurant.
Un grand cri d’effroi avait monté d’en bas. Ma femme, d’une voix blanche, m’avait dit  :
— Loïc vient de tomber, je n’ai pas pu le retenir... Vite, va voir. 
J’étais descendu quatre à quatre par l’escalier d’accès aux berges, manquant me casser la figure à chaque enjambée tellement je n’y voyais rien.

Le bateau avait accosté, j’avais crié :
— C’est mon fils ! Laissez-moi monter !
Ils avaient jeté une planche, le capitaine était venu à ma rencontre, m’accompagnant jusqu’à l’endroit où le médecin du bord examinait Loïc. Je suivais ses gestes au travers d’un halo noir. Rapidement, il avait ordonné aux pompiers de service d’évacuer le corps sur un brancard. Je tenais la main de Loïc. Elle était encore chaude.
On l’avait perfusé, mis sous oxygène, recouvert jusqu’au menton d’une couverture de survie en aluminium.
On ne m’avait pas autorisé à monter dans l’ambulance. Celle-ci s’était éloignée à toute vitesse, sirène hurlante.

Selon un témoin, après la chute du petit, ma femme était restée prostrée, accroupie, d’une immobilité de pierre, la tête entre ses genoux et une chaussure de Loïc dans une main.
— Pendant une longue minute. Peut-être deux. Son visage était déformé. Comme si elle hurlait en silence.
Quand elle s’était relevée pour regarder par-dessus le parapet, il paraît qu’elle avait les lèvres collées, toutes blanches, jusqu’à ce que le rouge les envahisse, comme une dégoulinade de jus de framboises qui virait au noir. Elle se les était mordues jusqu’au sang, ses lèvres, jusqu’au sang...
Le gars avait raconté qu’« elle aspirait bruyamment le liquide brun qui sortait, puis l’avalait ». Comme si elle comptait sur ce liquide pour éteindre l’incendie qui grondait en elle, noyer la douleur immense qui lui remplissait le ventre.
Malgré le voile noir qui barrait à l’oblique la moitié de mon champ de vision, j’imaginais, je voyais tout cela.

Et puis, à l’Hôpital Laennec, vers trois heures du matin, un interne était venu nous voir dans la salle d’attente, tête de circonstance, désolé, compassion de rigueur... Nous nous doutions de ce qu'il allait nous dire. Il s'y était résolu : « C’est fini. » Ma femme s’était effondrée.
Un peu plus tard, quelqu’un m’avait remis un grand sac poubelle dans lequel j’avais trouvé quelques effets et la deuxième chaussure du petit...

***

Les années ont passé. Il fait doux, ce soir. La même douceur que le soir de la mort de Loïc, cela fait maintenant... Déjà huit ans ?
J’observe les jumelles, les sœurs de Loïc, qui embrassent leur mère avant de monter se coucher avant de venir se blottir contre moi, chacune sur un genou. Je pense que Loïc les aurait adorées, qu’elles l’auraient adoré, elles aussi.
Il n’y a aucune photo de lui dans la maison.
Je repense vaguement à ce type, sur le bateau, sans doute un cuisinier qui prenait l’air. Il tenait une chaussure dans sa main et, m’apercevant, il avait écrasé sa cigarette sous la semelle.
Et aussi que... « Nous ne retournerons jamais nous promener du côté du Pont-Marie ».

PRIX

Image de Printemps 2019
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Elisabeth Marchand · il y a
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Zutalor! · il y a
Mais... Mais c'est super gentil, Zabeth ! Merci, mais... Fallait pas, voyons... ;o)
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Elisabeth Marchand · il y a
Tu as écrit un très beau TTC que j'ai apprécié, comme beaucoup... je donne mes voix à ton texte, pas à toi, cela va de soi !! (je rigole)
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Zutalor! · il y a
:o))
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Daënor · il y a
Bonjour Zulator!
Un texte intense, un sujet terrible, un phrasé efficace et direct. Les comparaisons sont puissantes, envoûtantes et parfaitement palpables. La description est vraiment maîtrisé de bout en bout et les scènes défilent sous nos yeux comme si nous étions ce père dévasté, et en même temps résolu. D'oublier. D'avancer. J'ai adoré votre texte ! Mais par contre... je n'ai pas compris la fin.. Les trois dernières phrases me plongent dans l'inconnu, dans le doute, dans le désarroi. Pourquoi ? Je les trouves de trop. Avez-vous une réponse ? :)
Mes salutations,

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Zutalor! · il y a
Bonjour Daënor,
Merci de votre lecture.
Sur la toute avant-fin, c'est à dire les deux avant dernières phrases concernant le cuisinier : je n'ai pas d'explication, l'image s'étant imposée à mon esprit qui a chargé ma main de retranscrire.
Meilleures salutations également

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Daënor · il y a
Ah ! Et bien je comprends très bien la raison, merci de m'avoir éclairé :)
Bonne journée :)

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Sylvie Franceus · il y a
Tout mon soutien
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Zutalor! · il y a
Toute ma considération :o)
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Samia.mbodong · il y a
Mon soutien renouvelé pour cette évocation dramatique.
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Eddy Bonin · il y a
J'ai d'abord souri pour la référence à Patriiiiiiick ;-) et puis un peu moins après... Mes 5 voix pour cette bien triste histoire...
Si un voyage romantique au Pays Basque vous tente, prenez la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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Sylvie Talant · il y a
Une journée joyeuse et soudain, l'accident. L'histoire est glaçante. Chaque détail nous la rend palpable, nous transporte dans l'univers dévasté de ces malheureux parents (lèvres mordues au sang, les vêtements dans le sac poubelle), des images fortes, sans concession. Une nouvelle qui évite le pathos mais n'en est pas moins poignante. Bravo et bonne finale. Je ne connaissais pas encore cette nouvelle.
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Zutalor! · il y a
Que te dire de plus que "merci" ?
Merci Sylvie... :o)

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Manodge Chowa · il y a
Histoire d'une grande douleur. Tellement bien écrite qu'elle semble dépasser l'imagination.
Bravo pour votre talent! +5 sans hésitation et je vous invite à lire Bonheur arc-en-ciel en finale de poésie. Bonne continuation de Maurice.

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Zutalor! · il y a
Merci, et bravo également pour vos mots qui, comment dire, "claquent" la vie et ses couleurs...
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Isabelle Lambin · il y a
Bonne finale Zutalor!
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Zutalor! · il y a
;-)
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Firmin Kouadio · il y a
Bonne chance !
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Matthieu Varaut · il y a
Ce texte est très touchant
... difficile de parvenir à tourner la page dans ce genre de situation. Bonne chance pour la finale !

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