Et elle court...

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Ancienne participante à des concours de chant télévisés, je raconte à travers mon blog « La vie en doses » (http://www.agnesvillani.fr/) la force que me donnent mes convictions et la  [+]

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Elle n’a pas le temps. Pas le temps.

Elle cuisine ses apéros dinatoires avec l’aide indispensable de Picard, elle prend son café en terrasse avant d’aller chercher ses enfants à l’école, pour respirer, cinq minutes trente avant de retourner dans sa spirale d’hyperactivité, elle invite toujours plein d’amis chez elle pour combler ses brèches de solitude, elle s’est mise récemment à l’espagnol et à la zumba, elle s’efforce de maintenir un rythme irrégulier avec son sex-friend, pour ne pas que ça déborde, pour ne pas qu’elle s’y habitue, elle fait les devoirs de ses enfants sur un coin de table, tout en vérifiant ses nouvelles notifications sur Facebook, en envoyant un texto de confirmation pour une invitation à sortir le lendemain à sa meilleure amie, suivi d’un autre pour la baby-sitter et un autre encore pour annuler sa sortie piscine tout en s’asseyant, par la même occasion, sur ses bonnes résolutions.

Elle fume, elle court, elle sue, elle stresse, la parisienne célibattante.

Elle connaît tous les bons plans, fréquente des amis artistes, ne rate jamais un vernissage, besoin de bulles, de luxe, de superficialité, besoin d’autre chose que l’odeur des couches ou des poubelles qui s’entassent dans son hall d’entrée. Elle parle très fort, dans la rue, le métro, dans son travail, pour qu’on l’écoute, même si elle s’impose des efforts continuels pour faire croire que sa vie est rigolote et trépidante. Elle n’attend plus rien de l’amour, de toute façon, il n’y a plus de place, tout est déjà compacté, entassé dans chaque mètre carré de sa petite surface vitale. Les enfants sont superposés dans une même chambre, toutes les armoires débordent, les étagères, le porte-revue des toilettes, l’armoire à conserves, pour avoir l’impression que l’opulence pourra compenser ce sentiment oppressant d’étouffement. Toujours avoir les armoires pleines, toujours remplir ce que l’on est capable de remplir.

Elle fait des régimes, des boulimies, des prières, des malaises, la parisienne trentenaire.

Elle ne connaît pas le luxe de l’anticipation, de l’organisation planifiée des vacances, des tours de gardes réguliers, elle s’adapte en permanence, caméléon fatigué, elle gère seule ses enfants malades et ses chèques rejetés, elle lit des tas d’ouvrages tendant à l’améliorer, l’élever, elle est persuadée qu’elle mérite tout ce qui lui arrive, que c’est une punition. A force, son entourage finit même par plaisanter avec elle de sa longue liste de déboires. Elle ne pleure plus, elle rit, plus ça fait mal et plus elle rit fort. Elle ne rate pas une occasion de joindre l’ivresse à l’agréable, il y a toujours une bouteille de blanc au frais, prête à trouver le moindre petit prétexte pour sortir du frigo. Elle passe des heures devant des séries mièvres en mangeant des biscuits diététiques, d’abord, puis des fruits, puis du chocolat, puis le goûter des enfants... Elle met une semaine à ouvrir ses factures, à quoi ça sert puisqu’elle n’a rien pour les payer ? Elle passe des heures accrochée à son portable pour remonter le moral de ses copines, en couple, le compte en banque plein et la superbe maison en banlieue chic, elle se traîne au sport trois fois par semaine en évitant de se comparer aux autres filles qui ont le temps de passer leur vie à s’occuper de leur corps et elle ne se couche jamais avant d’être totalement exténuée. Sinon, elle n’arrive pas à s’endormir.

Elle plane, elle s’use, s’épuise, la parisienne fauchée.

Pourtant, il y a d’autres vies possibles, plus calmes, plus sereines. Elle pourrait décider d’aller vivre avec ses enfants au bord de la mer ou encore de se rapprocher de sa famille. Mais c’est trop tard, la capitale l’a droguée, intoxiquée par ses vapeurs illusoires. Elle n’arrive plus à imaginer une autre façon d’évoluer dans l’espace, sans courir, sans palpitations. Elle a fini par penser que toute autre forme d’existence l’ennuierait et que, encore une fois, elle ne méritait pas mieux. Elle ne croit plus au miracle, elle espère juste tenir, encore un peu, pour ses enfants. Elle n’écoute plus les débats politiques puisqu’on ne parle jamais d’elle, on lui donne grassement une prime de rentrée scolaire et on l’oublie. Elle vote écologique, elle pense que c’est le moins pire, même si à force de voir son cas toujours occulté dans tous les grands discours, elle finit par se sentir encore plus seule.

C’est d’ailleurs ainsi qu’on la nomme dans les tous les organismes publics : « mère isolée ».

Heureusement, elle n’a pas le temps. Pas le temps de penser.

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