Et demain sera un autre jour

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Mes pauvres chasses, lasses d’attendre un sommeil qui ne viendra plus s’attardent un instant sur la porte de ma chambre laissée entrouverte. Dans le couloir, l’aide-soignante aux pas feutrés s’éloigne déjà comme de si rien n’était laissant dans son sillage l’indéniable sensation du devoir accompli. Les toux angoissées une à une se sont tues et l’ordre établi un instant perturbé retrouve toute sa sérénité. Moi, pas vraiment confortée, je bascule mon crâne nu vers la grande baie vitrée dont le store enroulé n’est clos qu’à moitié. Le ciel infiniment sombre a fait son plein d’étoiles – certaines brillent, d’autres moins : fera-t-il beau demain ? A dire vrai...je m’en fiche ! Aigrie, dépitée, fielleuse, je sens l’amertume me gagner. Qu’ai-je fait de mal pour mériter ce châtiment abject ? Avec ce poison sur ordonnance que l’on m’injecte le temps d’une neuvaine – alchimie du diable me laissant nauséeuse, inerte, recroquevillée au fond d’un fauteuil complice, limite confortable. A bientôt dix-huit ans, j’aspire vraiment à autre chose ! Mon Dieu...pourquoi moi ? D’une main hésitante, je trifouille le cathéter planté au creux de mon bras gauche décharné – résignée, sans pudeur, je geins tel un animal blessé. Que faire pour occulter les résurgences du passé ? J’ai beau fermer les yeux, elles sont toujours là, me rappelant ce jour maudit où tout a basculé. Pourtant ce lundi de Pâques s’annonçait prometteur. Notre tribu, toujours partante pour festoyer prenait l’apéro sous la tonnelle de la nouvelle terrasse. Alors, comment expliquer l’intensité de cette douleur déjà ressentie la veille lors de mon entraînement de foot ? Ce n’était pourtant qu’un banal amorti de la poitrine dis-je aux proches qui inquiets me pressaient !
– Docteur ! Est-ce grave ? quémanda ma mère d’une voix blanche que je ne connaissais pas.
– C’est une tumeur...à première vue bénigne, mais à surveiller néanmoins comme lait sur le feu ! marmonna le radiologue en essuyant les verres crades de ses lunettes avec le revers de sa cravate à pois.
– Tu parles Charles ! J’ai dit crânement tout bas en ravalant mes larmes.
Depuis, cinq mois ont passé et je suis toujours là à faire des allers-retours dans cet hôpital du nord de Grenoble. Son deuxième étage avec son dédale de couloirs aux teintes pastels est réservé exclusivement aux enfants malades, et ici, dieu qu’ils sont nombreux ! L’aile Vercors regroupe des ados aux pathologies très différentes. Paul B. occupe la chambre 309 et moi occasionnellement la 310. Voisin, voisine, nous nous aidons mutuellement. Nous avons presque le même âge, les mêmes goûts musicaux, la même façon de voir la vie ! Un vrai truc de ouf ! Ce mec me kiffe, c’est évident ! Trop mignon avec ses yeux clairs, il m’arrive de l’appeler « beau gosse ». Paul est un battant, toujours disposé à me remonter le moral ! Pourtant son quotidien est des plus compliqués. Kiné spartiate, aérosols, antibiotiques : rien n’y fait vraiment. Alors, lorsque son petit visage livide se crispe de douleur et que miaulent ses poumons sans vie, je caresse la peau douce de ses poignets en invoquant des saints que je ne connais même pas. Attendre, toujours attendre, avec le fol espoir d’une greffe providentielle. Hier, aux aurores, des sanglots étouffés m’ont réveillé en sursaut. Empreints de détresse, ceux-ci semblaient provenir de derrière la cloison. Depuis, j’angoisse ! Les soignants eux...restent évasifs – je sais qu’ils me mentent – ils ne me disent pas tout – mais je suis si faible que mettre un pied à terre m’est quasiment impossible. Et cette nuit qui n’en finit pas ! Malgré la morphine s’épanchant goutte à goutte au plus bleu de ma veine, mon corps délabré ne m’appartient déjà plus. Un hélico passe au-dessus du bâtiment et amorce bruyamment sa descente attiré tel un sphinx par les feux du tarmac. Le vacarme engendré par l’appareil en stationnaire s’amplifie et me donne le tournis. Effleurant le bouton rouge de l’alarme, je récuse mon instinct de survie et m’obstine à ne pas appuyer. A quoi bon lutter ! Peu à peu ma lucidité s’effiloche – l’air frais me manque – je suffoque et mes doigts affolés s’agrippent désespérément aux draps moites de ma couche. Pris de panique, mon cœur ne sait que faire. A la recherche d’une solution, fébrile, il s’emballe, cogne, tressaute et finit par s’immobiliser pour de bon. Dommage ! Il était conçu pour durer ! Curieusement, mon dernier soupir adoucit mes traits. Soulagée, j’esquisse même ce petit sourire coquin qui me va si bien. Bon sang ! Mais que dois-je faire à présent ? Sans notice, je n’en sais fichtrement rien ! C’est bizarre, j’entends toujours le pousse seringue biper inlassablement... Consciente de mon état, inquiète pour mon apparence physique, j’erre comme une âme en peine au hasard des corridors surchauffés. Braver l’interdit et prendre désinvolte l’ascenseur éreinté qui m’amènera au rez-de-chaussée : oserai-je ? Mais oui ! Les urgences sont presque vides et bingo les gens qui s’y trouvent n’ont pas l’air de me voir. Pourtant, je n’ai rien d’une entité. La double porte vitrée réservée aux entrées confirme ma bonne mine – ma longue chevelure brune caresse mes épaules et je suis même vêtue comme peut l’être une lycéenne de mon âge. Dehors, le froid vif me surprend. En me retournant, je jette un dernier regard vers la façade lamellée du pôle hospitalier. Au second niveau, une chambre est éclairée. Je sais que papa et maman sont là, effondrés, hébétés, maudissant l’irréversible destinée réservée à leur petite dernière – quel gâchis ! Le cœur lourd, je traverse l’avenue déserte à cette heure de la nuit et rejoins l’arrêt de tram se trouvant à proximité. A ma grande surprise, un homme jeune occupe déjà un siège du mobilier urbain. En m’approchant un peu, je reconnais Paul, mon Paul...plus craquant que jamais. Avec un sourire crispé sur ses lèvres, il se lève en frissonnant et mal à l’aise me crie : « Chloé...enfin te voilà ! T’en as mis du temps ! ». Transcendée, heureuse, je m’élance déjà pour le rejoindre, mais hélas, son image tel un hologramme cruel s’estompe à chacun de mes pas...
***
– Mademoiselle ! Mademoiselle ! Réveillez-vous ! Ouvrez les yeux ! C’est bien, c’est très bien ! L’intervention s’est parfaitement déroulée ! A présent, Paul, le brancardier de ses dames va vous ramener tranquillement à votre chambre – Vous m’entendez ? Ne pleurez pas ma belle ! Ayez confiance ! Notre chirurgien plasticien fait toujours des miracles ! insinue l’anesthésiste dans un souffle – Le plus dur est derrière vous ! reprend celle-ci en caressant les joues pâles de Chloé...
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Ahmed Dokja · il y a
Très beau texte, très inspirant. Tu as mes 5 voix. Je t'invite à lire et voter pour mon texte Smile.
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour cette histoire poignante et émouvante ! Mon soutien ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
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noisette · il y a
Maîtrisé d'un bout à l'autre... comme toujours ! Bravo !
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Pascale Thomas · il y a
Super !! très beau texte... il me semble que c'est du vécu ... on pense bien à vous, bises !!!
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Dany · il y a
très beau texte comme toujours beaucoup d imagination bravo.
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Tnomreg Germont · il y a
Le plus dur est derrière vous...ce n'est malheureusement pas toujours vrai..
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Sabine Rimaux · il y a
Bravo mon papou
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Crac · il y a
Bravo, encore une belle histoire🙏🔝❤