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Et dehors, c'était la guerre

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Euriel

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L'enfant sortit de sa cachette. Dehors, le ciel était flamboyant. Les bombes avaient explosé de-ci de-là, en épargnant heureusement son abri. Ses pieds nus se posaient avec attention sur les pavés délabrés. Il marchait, marchait sans savoir où aller. De temps à autre, il détournait les yeux à la vue d'un cadavre, même s'il ne savait pas vraiment ce que c'était.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Et puis, il vit sa maison brûler. Les flammes s'élevaient, hautes comme des arbres. Il avança doucement. Il regarda la maison tomber en cendres. Il regarda les flammes engloutir son enfance. Et il appela sa mère.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Il prit la rue principale. Il voulait croiser quelqu'un. Il était perdu. Il appela sa mère, encore une fois. Mais personne ne lui répondit. Il marcha, marcha. Et bientôt, il arriva à une carcasse d'avion. Il toucha l'aile mais retira aussitôt sa main. Le métal était brûlant. Et il regarda avec envie l'avion sans savoir que c'était un de ceux qui les avaient bombardés.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Il se mit à rire devant l'avion. Un rire cristallin. Il fit des bruits de moteur avec sa bouche. Il regarda à nouveau l'avion calciné et rit de plus belle, avec la joie d'un enfant, l'innocence de l'enfance. Il était un de ces derniers de ce qu'on appelait « l'humain ».

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Un corbeau tomba à ses pieds. L'enfant s'agenouilla et le regarda de plus près. Il aurait aimé le toucher mais sa maman disait qu'il ne fallait pas. Il attrapa un bout de bois et poussa l'oiseau avec. Le corbeau s'immobilisa sur le flanc puis tomba de l'autre côté. L'enfant se mit à croasser et rigola de sa propre imitation.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Il se releva. Il ne riait plus. Il avait soif. La poussière asséchait sa gorge. La nuit tombait et il avait peur du noir. Il chercha des yeux un abri mais tout était détruit. Il n'y avait plus aucun bruit autour de lui, à part, de temps en temps, le crépitement du feu. Heureusement, l'enfant n'avait pas froid. Les flammes avaient réchauffé l'atmosphère et on se serait cru un soir d'été. Il appela sa mère.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Il se remit en marche. Il ne savait plus où il allait. Ses pieds souffraient contre les pavés détruits. Ses jambes s'engourdissaient. Ses cheveux étaient sales. Et il avait peur. La poussière accumulée dans l'air cachait la faible lueur des astres. Déjà, le noir l'enveloppait. L'enfant trembla. Il avait entendu des histoires. Des histoires de monstres cachés dans le noir. Il ne savait pas que les vrais monstres volaient dans des avions ce soir-là.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Il continua à marcher en faisant tout son possible pour ne pas tomber. Mais bientôt, il se prit les pieds dans un obstacle au sol et roula par terre. Il tendit la main pour savoir ce qui l'avait fait tomber. Sous ses doigts fins se dessina le contour d'un visage. Il recula, horrifié. Il était tombé sur un corps. Il se releva vivement. Il voulait vomir mais son estomac était vide. Il tenta de détourner les yeux mais la personne attirait son attention. Alors, il prit la boîte d'allumettes dans sa poche et l'ouvrit. Il restait une seule petite allumette. Les doigts tremblant, il l'attrapa.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

C'était sa maman qui lui avait donné la boîte ce matin et qui lui avait conseillé de rejoindre sa cachette. Elle avait appris à l'enfant à craquer les allumettes. Il frotta la dernière contre la boîte et heureusement, elle s'alluma. Il approcha la faible lueur du corps. Il aurait du détourner les yeux mais il en était incapable. Il voulait voir son visage tant que possible. Il s'imprégna de tous les détails pour ne pas oublier. Il regarda fixement le mort, ou plutôt la morte. Mais bientôt, la fin de l'allumette arriva et il se brûla les doigts. Il laissa tomber le fin bâton de bois et s'agenouilla. Il baisa le visage de la morte, de sa mère. Il murmura quelques mots, rendus incompréhensibles par les sanglots dans sa voix.

Il était petit, trop petit pour savoir. Et dans l'air régnait une odeur bizarre.

Il se dirigea vers la place. Il repéra sa cachette et rentra dedans. Il était fatigué, tellement fatigué. Il tenta de résister aux bras de Morphée. Mais bientôt, ses yeux se fermèrent. Il n'entendit pas les hurlements de terreur au loin. Il n'entendit pas le bruit du moteur des avions qui revenaient. Il n'entendit pas les bombes souffler dans le vent.

Il était petit, trop petit pour savoir. Trop petit pour savoir ce qu'étaient les bombes, ce qu'était la mort. Et dans l'air régnait une odeur bizarre. Comme une odeur de sang.

PRIX

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Sophie H. · il y a
Un récit poignant... Bravo. J'ai particulièrement apprécié la répétition de cet 'dans l'air régnait une odeur bizarre', qui rythmait très bien ce texte.
N'hésitez pas à allez faire un tour sur mon oeuvre, peut-être vous plaira-t-elle?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-pierre-tombale-impossible

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Florent Paci · il y a
Les enfants et la guerre... un sujet que vous renouvelez assez bien dans ce très très court. Compliments.
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Euriel · il y a
Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit, intéressant et boulebersant ! Mes voix ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” si vous n’avez pas peur du sang !
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Euriel · il y a
Merci !
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Zouzou · il y a
...tant qu'il y aura des hommes , il y aura des guerres , las ! mes voix
je concoure aussi avec ' La rue du temps perdu '

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Euriel · il y a
Merci !
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Aurélien Azam · il y a
Ce texte m'a profondément ému. Son sujet est fort, universel, atemporel, bien malheureusement. Finalement, même avec notre regard d'adulte, même avec une meilleure compréhension de notre environnement, nous sommes tout aussi ignorant et impuissant face aux affres de la guerre, quelle qu'elle soit. Je ne peux pas dire que j'ai aimé ton texte, mais je partage le message que tu as voulu retransmettre. J'espère que cet enfant survivra et retrouvera un jour un bonheur tranquille envers et contre tout.
Bravo et merci pour ce récit, Euriel :)
Si tu le souhaites, je t'invite à aller lire "Gu'Air de Sang" également en compétition et sur une thématique guerrière
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Euriel · il y a
Merci beaucoup ! Je passerai bientôt, c'est promis !
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Fred Panassac · il y a
Je suis ravie Euriel de te retrouver dans ce concours. Tous mes votes pour ta nouvelle poignante aux accents de sincérité déchirants et à la progression impitoyable.
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Euriel · il y a
Merci beaucoup !
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Un gens pas intéressant · il y a
Su-per
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Euriel · il y a
Merci !
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James Osmont · il y a
l'homme est un grand méchant loup pour l'homme... bonne chance à vous, en espérant vous donner quelques frissons aussi pendant ce concours !
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Euriel · il y a
Merci ! Je passerai vous lire très bientôt, promis !
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Elf · il y a
Oui les monstres existent bien et ne ressemblent pas a ceux qu on voit dans les livres d enfants.Ils nous ressemblent et c ca qui fait peur. Bravo encore pour cette sensibilite que j aime .
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Euriel · il y a
Merci !
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Albine · il y a
J'aurais aimé que ce ne soit que pure fiction !
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Euriel · il y a
Moi aussi, vraiment
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