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Est-ce un rêve ?

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Antoine

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Est-ce un rêve ?
Cela fait trois mois que je suis rentré de plain-pied dans mon aventure destructrice.
Pas facile de suivre Amir dans ses évolutions. Dans la cité inutile d'y songer. Elle est inextricable, dangereuse, fermée au maximum telle une chasse gardée.
Par contre après de longues heures de guet je finis par comprendre ses habitudes.
Déconcertante toute cette vie d'apparence paisible qui se répand dans son quartier : les mamans poussant leur landau, les enfants au retour de l'école, les grands moments de discussion en bas des l'immeubles où logent ses amis. Il est là tranquille à caresser les cheveux de sa fille, à rire aux éclats, il se lève et dribble avec le ballon ayant roulé jusqu'à lui et entreprend de jouer avec les enfants. Je suis déconcerté par la double vie qu'il mène, pleine de contradictions. La même main est capable de caresses et de brutalités.
Puis les soirs à la nuit tombante il se rend dans une vaste propriété sur les hauteurs de Poisat.
Contre le mur d'enceinte sont garées les plus beaux modèles connus de voiture de luxe.
La sienne est une Mercedes blanche. Du très beau matériel, puissance en conséquence, dans les deux cents chevaux.
Professeur de lettres dans un lycée de l'automobile j'ai toujours suivi par goût et par obligation l'évolution de Sa Majesté l'Auto.
Ignorant en ce domaine, j'aurais eu l'air de quoi face à mes élèves fanatiques de cylindrées, de vitesse, de lignes artistiques qu'ils associaient sans vergogne aux courbes sensuelles de leurs conquêtes ?
Ils ont tenu à gonfler ma Twingo et je pourrais faire impression en écrasant l'accélérateur.

J'ai découvert un poste de guet des plus pratiques qui soient.
Une cabane en bois est juxtaposée au garage voisin. On y stocke l'inutile : pneus un peu usés, pièces de récupération, sièges, volants, bidons d'huile. L'odeur est un peu forte, écoeurante. Je suis supposé supporter ça. Personne ne peut me débusquer ici. Entre les planches disjointes je vois beaucoup de choses, en particulier le premier étage de la villa, par-dessus le mur de ceinture, et les mouvements des occupants. J'ai compté jusqu'à quinze voitures.
Est-ce le repère du grand manitou, le tout puissant, le possesseur du droit de vie et de mort ? D'un claquement de doigt, un homme disparaît. Je serais étonné qu'il soit là. La hiérarchie du banditisme est complexe à dénouer. Les grosses têtes sont paraît-il inaccessibles tant le système est sophistiqué, inextricable. Le réseau peut s'étendre sur plusieurs pays. Je ne suis pas au bout de mes peines. Parfois je pense m'être fixé un contrat au dessus de mes forces. Pour l'heure je tiens le coup.
Avec mes jumelles dont je n'utilise qu'un œil, par les interstices entre les planches, j'observe le salon où l'ennemi est regroupé. Ils rient comme des fous, se donnent des coups de poing, des claques. Ce doit être amusant. Personne n'a l'allure d'un leader, d'un patron, d'un maître absolu. De jeunes chiens partant dans tous les sens.
Pour moi, le boss doit être un homme âgé, avec les rides de la sagesse et le flegme de la toute puissance. Il a la vérité, on ne peut le contredire. Visiblement il est absent sinon il se détacherait du lot.
Je n'obtiendrai rien de sérieux ni d'exploitable en ces lieux. Je me sens d'une grande vulnérabilité. Trop de monde, trop de puissance en face de moi. Impensable d'affronter de front ce milieu.
Si je parviens à suivre Amir il me conduira à son domicile. A un contre un, tout semble plus simple.
Dans ma Twingo j'attends son passage. Mon rétroviseur me signale des phares balayant les virages. Deux, trois voitures me dépassent, aucune ne correspond à celle que je reconnaîtrais entre mille par les sons qu'elle dégage. Au moment où je commence à m'assoupir, à relâcher les tensions de la journée, les vrombissements de la voiture attendue me font sursauter. Elle est déjà loin lorsque j'actionne mon démarreur. Avec beaucoup de difficultés je réussis à la rejoindre et à maintenir un écart constant entre nous. C'est d'autant plus difficile qu'il grille les feux rouges.
Sur le versant d'Eybens, en bordure d'une petite place, il ralentit et se gare en épi aux côtés d'autres véhicules.
L'endroit est peu fréquenté. Une dizaine de villas constitue le lotissement.
Pourquoi n'est-il pas entré dans cette propriété ? On met à l'abri, autant que possible, une voiture d'un tel prix. Objet de convoitise et de contrebande. Serait-il de passage ?
Je me poste le mieux possible conformément à l'adage militaire : voir sans être vu.
J'ai dû m'endormir. Il est trois heures du matin et le bolide est toujours là, éclairé par les réverbères. Inutile de m'exposer inconsidérément. Décontenancé je rentre chez moi.
Mon projet me suit partout comme mon ombre et prend toute la place dans ma tête et dans mon calendrier : éliminer cette bande malfaisante. Les activités qui m'animent d'habitude sont mises au rencard.
A mon réveil me vient l'idée de retourner de jour afin d'analyser le lieu d'habitation d'Amir.
Lors d'un marché aux puces, j'ai acquis une lunette à longue portée d'un fusil militaire. Elle me permet de distinguer nettement sur la boîte aux lettres les inscriptions "Amir Bernier et sa famille". Le portail est clos. Un monticule de terre dépasse au dessus du mur d'enceinte, j'en déduis que d'importants travaux de terrassement empêchent Amir de rentrer sa voiture dans son garage.
Je scrute avec minutie les environs. Un plan d'action me saute à l'esprit. J'aimerais voir mon homme se garer contre le talus isolé des regards.
Comment faire ? Les idées se bousculent dans ma tête, mais la plupart me paraissent niaises, inefficaces. J'en échafaude une bonne dizaine et finis par retenir celle consistant à rayer sa peinture pour qu'il renonce à son emplacement habituel.
Quelles sont les chances qu'il s'installe précisément à l'endroit de mon choix ? Complètement aléatoire mon envie, or je dois m'appuyer sur des certitudes.
Depuis quatre jours je fais chou blanc. Les attentes sont interminables. Je décide de venir tous les jours à partir de minuit.
Puisqu'il n'a pas réagi aux éraflures de sa portière, côté conducteur, je jette sur le pare-brise une poignée de graviers. Je vais l'agacer en inventant à chaque fois un méfait de même nature.
Il a craqué. La voiture est stationnée exactement à l'emplacement de mon choix.
A droite, à quelques deux mètres, un dénivelé de terrain s'élève à la hauteur du toit. A gauche le stationnement est possible, il m'en coûterait qu'il change de place les jours suivants.
Puisque cette situation m'est favorable, je vais passer à l'action.
Le lendemain je loue une voiture que je m'empresse de garer sur l'emplacement situé à gauche du sien.
L'après-midi, vêtu en ouvrier avec gilet fluo, je décharge d'une camionnette deux stères de bois en un mètre de long. J'ai réalisé et expérimenté dans mon jardin un dispositif consistant à maintenir en équilibre un empilement de bois et garantissant vis-à-vis des passants une sécurité absolue. Au moment opportun il me suffira de tirer sur la sangle pour dégager les cales logées sous la première bûche. La voiture va dérouiller car les bûches libérées sur la pente vont écraser ce dealer contre cette belle carrosserie immaculée.
Action la nuit prochaine si tout va bien, ma forme et ma détermination en particulier.
Pas moyen de m'endormir. Il est deux heures du matin. La scène sera difficile à supporter. Elle m'obsède. Vraiment! Je devine les craquements des os parmi les rondins s'entrechoquant.
Qu'en sera-t-il de la suite ? Les hurlements de douleur d'Amir pourraient contrarier mon entreprise. Et l'alarme de la voiture? Et son arme à feu peut être pointée sur moi ? Et ce corps martyrisé qu'il va falloir évacuer au plus vite. Et mes traces d'ADN pouvant me trahir. Bien sûr, j'ai des réponses à toutes ces questions, il n'empêche que je suis d'une grande fébrilité. Malgré une deuxième douche purificatrice, dans cette vapeur qui m'enveloppe je discerne comme une odeur de sang.

PRIX

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Florent Paci · il y a
Dans la tête d'un personnage qui sait ce qu'il veut. Fluide et bien mené, mes votes ;)
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Aurélien Azam · il y a
C'est probablement le prof avec la vie en dehors des cours la plus mouvementée ! J'ai pris plaisir à lire ton texte, avec une écriture claire et une logique d'action très bonne. J'ai par contre un peu perdu le fil de l'objectif premier de ce prof très motivé à poursuivre un Amir bien dans la panade ^^'
Merci pour ton texte, Antoine :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Antoine · il y a
Merci Aurélien. On est toujours content de savoir que quelqu'un nous entend.
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Joëlle Brethes · il y a
Un prof serait donc capable de telles "horreurs" ! ? ;-)
Mais j'ai suivi le déroulement de l'action avec intérêt et j'ai bien aimé certaines expressions comme "Mon projet me suit partout comme mon ombre"...

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Antoine · il y a
Nous avons tous nos zones d'ombre, même les profs.
Merci pour ce vote

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Ginette Vijaya · il y a
C'est un vaste projet que de le concevoir et agir , il y a une marge qu'il va falloir franchir ...........Angoisse de l'attente .
Si vous le souhaitez , pourriez vous lire et soutenir mon texte" le prix de la mort" qui est en compétition . Merci .

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