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Esprit des bois

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Eve Roland

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Je ne me rappelle pas avoir vu son visage.
C'est bien lui, pourtant, qui est venu murmurer à mon oreille.
Qui d'autre ? J'étais seul.
Je me souviens, je me reposais dans le salon, un livre ouvert devant moi. J’avais passé tout l’après-midi à marcher dans les feuilles mortes, au bois de Meudon — déjà l'automne, hier encore nous étions tous les deux et tu riais à mes côtés...
Ma tête roulait régulièrement sur mon épaule et j’avais bien du mal à terminer la page que j'étais en train de lire, lorsque j'entendis chuchoter tout près de moi.
Je voulus me redresser, un peu trop vite, sans doute. Comme tu le sais, je ne suis plus jeune et, parfois, les vertèbres se coincent — l'automne, déjà ! Je fis la grimace et regardai autour de moi. Personne. Evidemment personne, je vis seul à l'orée de ce bois depuis que tu, depuis que je... Bref.
Je revois le livre ouvert sur mes genoux et, dans le cercle de lumière de la lampe, la silhouette des grands arbres qui peu à peu se substituaient à la page.
J'écarquillai les yeux. J’étais assis sur une souche ! Tout près de moi, derrière le tronc d'un chêne, une ombre a bougé doucement.
C'était lui.
— Tu sais, me dit-il, tu jureras ne pas m'avoir rencontré... Mais le moyen de faire autrement ? Tu es venu me chercher...
J'avais sans doute abusé une fois de plus de cet excellent whisky, cadeau d'un ancien collègue que j’ai revu récemment. Tu sais, Michel, le grand Michel on l'appelait, lui aussi aujourd'hui est veuf, il est venu dîner l'autre soir à la maison, oui, ici-même, et nous avons partagé une grillade accompagnée d'une salade comme tu m'as appris à les faire.
Et voilà comment on rencontre un esprit des bois dans son salon alors qu'on se croyait tout bonnement en train de lire un livre.
— Je ne veux rien te laisser croire, fit-il comme s'il avait deviné mes pensées. Les choses sont comme elles sont, regarde autour de toi...
Je ne pouvais pas prétendre le contraire. J'étais passé par ici l'après-midi même, par ici ou dans un endroit tout semblable. L'air était vif, j'avais marché d'un bon pas et je transpirais presque. Je m’étais assis sur une souche tout comme celle-ci pour me donner le temps de souffler.
— Peut-être bien que je rêve, dis-je à l’ombre, et que tu n'existes pas. Peut-être que ce bois ressemble à celui où je me suis promené cet après-midi, mais qu'est-ce que cela prouve ?
— Rien, sans doute, fit-il. Je viens à peine d'arriver, moi aussi, et je t'ai aperçu.
Je le sentis sourire. Je ne peux pas dire que je le vis, car, encore une fois, je ne saurais affirmer que je l'ai vraiment vu, de mes yeux vu. A aucun moment. Tout au plus ai-je perçu sa présence toute proche, sans pouvoir distinguer nettement sa silhouette ni mettre un trait sur son visage. A supposer qu'il en ait eu un, car je ne peux qu’évoquer une ombre qui m'enveloppait, une voix qui chuchotait. Une main qui, à un moment, je m'en souviens très bien, a pris la mienne. J'ai eu l'impression d'une feuille morte que j'aurais pu écraser dans ma paume.
J’ai vite retiré ma main.
— Sais-tu pourquoi je suis ici ? m'a-t-il demandé.
J’ai haussé les épaules.
— Tu vas sans doute me le dire.
A cet instant, j'aurais donné n'importe quoi pour une cigarette, mais j'ai eu beau fouiller mes poches — tu sais comment je suis et tout ce que je peux transporter dans mes poches —, pas moyen de mettre la main sur ce fichu paquet. Je te préviens, ai-je ajouté, ne perds pas ta salive à me raconter des histoires d'outre-tombe ou ce genre de salades, je n'y ai jamais cru et ce n'est pas maintenant que je vais commencer...
Je l'ai entendu soupirer.
— C'est un pari que j'ai fait.
Encore une fois, j'ai su plus que je n'ai vu son sourire planer quelque part autour de moi. Il devait avoir quelque parenté avec le Chat du Cheshire, ma petite Alice...
Il a ajouté : un pari que j'ai perdu.
Il avait, me dit-il, parié avec un de ses semblables qu'il enlèverait ses ailes pour aller se baigner dans un étang du Bois. Je me suis esclaffé.
— Je t'ai prévenu ! Si tu veux perdre ton temps et ta salive...
Il fit comme s'il n'avait pas entendu.
— Nous autres, nous ne sentons pas le froid comme vous. Et tu te souviens, en début d'après-midi, l'étang était si beau sous la lumière de ce que vous nommez... l'automne ? Beau à s'y noyer.
Lorsqu'il était revenu sur la berge, ses ailes avaient disparu.
— Envolées ?
(Je sais, en matière de plaisanterie, on pourrait trouver mieux).
Il resta un moment silencieux.
— C'est embêtant, reprit-il, parce qu'à présent, je ne peux plus repartir. Je ne peux pas voler simplement en étendant les bras !
Il a ri. Un petit rire sans joie.
— J'ai essayé. Ça ne marche pas.
Je ne savais pas quoi dire, tellement il semblait croire à ce qu'il racontait.
— C'est quand même une sale blague qu'on t'a faite là si tu ne peux pas repartir...
— Oh, ce n'est pas bien grave... On viendra me chercher... d'ici... quelques centaines d'années. Je me demande juste ce que je vais bien pouvoir faire en attendant...
Il est resté encore un moment silencieux, au point que j'ai bien cru, cette fois-ci, qu'il était reparti.
— Je le savais, fit-il enfin. Je le savais... Simplement...
— Simplement quoi ?
— J'avais envie... d'essayer...
Il s'ébroua. A l'instant même, je sentis comme un léger choc sur mes genoux.
J'ouvris les yeux.
J'étais seul dans le petit salon et mon livre était tombé à mes pieds. Quand je me baissai pour le ramasser, non sans avoir poussé force grognements, rapport à l'automne et à mes articulations, je m'aperçus que, dans sa chute, une page du livre s'était cornée.
Tu sais comme je suis maniaque et combien je déteste faire souffrir les livres !
J’ai ouvert la page pour la lisser.
Une plume s’était glissée là, couleur de neige et si douce, si soyeuse qu’elle semblait avoir été fabriquée le jour même.
Je posai le livre et, lentement, me dirigeai vers la véranda. A cette heure de la nuit, le bois, là-bas, est sombre et silencieux. J'imaginais l'étang à la lumière de la lune, une ombre furtive errant entre les arbres.
Après tout, pourquoi pas ? Je te parle bien, à toi, alors que tu n’es plus... vraiment là...
Peut-être reviendra-t-il ? S’il s’ennuie.
Je me demande combien de temps encore il lui faudra pour retrouver ses ailes...

PRIX

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Eva Dayer · il y a
Belle écriture pour murmurer l'étrange dans un décor éthéré ...
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coquelicot Coquelicot · il y a
mes voix pour cet être de lumière venu d'ailleurs. Joli conte entre rêve et réalité.
Tenté par mes ombres ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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coquelicot Coquelicot · il y a
mes voix pour cet être de lumière venu d'ailleurs. Entre songe et réalité.
Tenté de connaître mon univers ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres'1

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Lélie de Lancey · il y a
Un beau rêve que cette rencontre enveloppante avec un esprit des bois. J'ai beaucoup aimé !
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Mome de Meuse · il y a
Un beau texte bien dans l'esprit du concours. Fantastique à souhait.
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Patrick Gibon · il y a
magnifique texte fantastique dans la tradition "classique", éthéré, évanescent comme une brume étrange, les ailes d'un ange en offrande, une mélancolie, nostalgie, mais plutôt saudade. bel ouvrage! une découverte, je cours à pas menus lire d'autres textes de vous!
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Eve Roland · il y a
Oui, c'est tout à fait ça, la "saudade" me va bien Merci de votre passage et de votre lecture attentive ! Bonne soirée.
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Sylvie Neveu · il y a
Une rêverie
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JD Valentine · il y a
Je ne sais pas ce qui se passe mais je ne peux pas donner des voix. Je repasserai!!! Les ombres ont du s'étendre!!!
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Eve Roland · il y a
A bientôt alors ;-)
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Aurélien Azam · il y a
Du mystère dans cette petite histoire entre réalité et songerie automnale, écrit avec délicatesse et un soupçon de féérie. Promenons-nous dans les bois... :)
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Topscher Nelly · il y a
Mes voix pour très joli compte.
Mon "don" vous plaira peut-être ?

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