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Espérance

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Depuis son plus jeune âge, Espérance inventait toutes sortes de choses. Elle cultivait son amour de la construction. Quand elle jouait, elle construisait de belles choses avec tous ses legos. À l’âge de sept ans, Espérance en possédait beaucoup. Fille unique, elle vivait à la ferme, en compagnie des animaux, et, surtout, des mondes merveilleux qu’elle créait de ses propres doigts. Toute petite, elle prit très vite conscience des univers qui l’entouraient.
Un soir, du haut de ses neuf ans, elle dit à ses parents : « une inventrice ne vit jamais seule. » Quand Espérance se confia, son papa, harassé par la forte chaleur, buvait une orangeade en observant les étoiles, et sa maman, concentrée sur sa chaise longue, lisait un vieux recueil de Ray Bradbury. Ils se regardèrent en souriant. « Que veux-tu dire par là ? lui répondirent-ils.
— Je construis, avec mes legos, des univers tout entiers. Parfois, je me considère comme une architecte. Et plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’on pourrait parcourir toute cette immensité.
— Où as-tu appris tous ces mots ? lui demanda son papa d’un ton curieux. 
— Et bien, grâce à la bibliothèque de maman. » Et elle le regarda de ses petits yeux malicieux.
Sa maman se retourna et se mit à rire légèrement.
À l'école, Espérance était une très bonne élève. Douée, précoce, introvertie, rêveuse, souvent dans la lune. C’est à cette époque qu’Espérance intégra le club des inventeurs. La deuxième semaine, elle se rendit d’un bon pas devant le professeur de chimie qui s’occupait du club durant son temps libre. Et avec toute l’assurance qui la caractérisait, elle lui demanda si l’on pouvait rajouter le nom inventrice, ce qui donnerait : « Le club des inventeurs et des inventrices ». Le professeur repoussa ses petites lunettes qui pendaient au bout du nez. Deux petits yeux verts perçants l’observaient. « Et en quoi cela serait-il pertinent jeune fille ? »
Espérance respira avant de parler. Elle s’était bien préparée et maman l’avait poussée dans ce sens.
« Il n’y a pas que des inventeurs. Je suis une inventrice. Et j’imagine qu’il y en aura d’autres. C’est légitime et c’est notre droit le plus naturel. Je vous préviens que je défendrai ce changement de nom bec et ongles. »
Pendant qu’Espérance parlait, le professeur de chimie étudiait sa détermination, sa façon de parler et le langage qu’elle utilisait. « Elle ira loin cette petite » pensa-t-il. Il lui répondit que sa requête serait étudiée dans les plus brefs délais.
Dès le lendemain, Espérance faisait campagne au sein de l’école pour défendre son projet et trouver d’autres partisans. À la fin de la semaine, le professeur, la voyant se battre pour son idée, lui donna raison. Et, sans le savoir, déterminait au moins une partie de son avenir.
Espérance faisait officiellement partie du club des inventeurs et des inventrices. Et à partir de ce moment-là, elle intégra l’idée qu’il fallait toujours se battre pour défendre ses idées, et ce, avec passion.
Se formant dans la création de petits androïdes utilitaires, après quelques années d’apprentissage, elle se mit à créer de toutes pièces des sortes de robots anthropomorphiques, fonctionnant par mini-processeurs. Elle les testait essentiellement à la ferme pour des usages domestiques. Les petits robots ramassaient le foin, trayaient les vaches et mettaient le couvert.
Les années se succédaient et, un jour, Espérance quitta l’école pour le collège. Le mois où Espérance passait du monde de l’innocence à l’adolescence, maman lui expliqua qu’elle allait partir un certain temps pour parler du réchauffement climatique. Ce fut la dernière fois qu’elle embrassa sa mère, assassinée au Brésil quelques mois plus tard, lors d’une semaine de protestation concernant l’avenir de la région forestière d’Amazonie.
Quand elle apprit cette funèbre nouvelle de la bouche de son père, Espérance connut pour la première fois un sentiment nouveau : la rage, au-delà de la tristesse.
Pour oublier la mort de sa mère, elle se réfugia de plus en plus dans la robotique. Et découvrit aussi la sexualité. Il était temps pour elle de s’abandonner un peu au temps qui passe. Comme Espérance faisait tout avec méticulosité et précision, elle n’avait aucune raison de ne pas l’expérimenter dans la sexualité. Elle testa les femmes, les hommes, les personnalités transgenres, et elle cochait des cases. Espérance continua l’expérimentation seule, à deux, à plusieurs. Puis, du jour au lendemain, elle s’arrêta. Tout cela ne l’intéressait plus. Les androïdes la passionnaient plus que le sexe et ça, c’était un fait solide. Le résultat de toute l’expérience, c’était en quelque sorte son asexualité. Elle avait mis du temps à s’imprégner de ce mot. Peu importait les critiques, regards et autres jugement, Espérance avançait, toujours plus haut, toujours plus loin.
Elle s’inscrivit à l’université des sciences et techniques et suivit en parallèle des études de bio-ingénierie et de nanotechnologie. Espérance courait vers un but, mais ne savait pas encore où elle allait.
Un jour d’automne et de grand vent, elle était de retour à la ferme pour dîner avec son père. Les feuilles, d’une couleur jaune-orange, dansaient autour de la maison. Son père avait vieilli. Il releva son front ridé et commença à parler. « Où vas-tu donc ma belle Espérance ? Que cherches-tu à faire ? » Espérance but une gorgé de vin.
« Je veux continuer le travail de maman. Aider le monde de mes doigts fins et agiles. Lutter contre le réchauffement climatique. Chaque fois que je crée, que j’invente ces petits robots, je pense à maman et au fait de me rendre utile dans ce monde déréglé qui court à sa perte.
— Ta maman voulait faire tellement de choses. Elle est partie en Amazonie rencontrer les peuples primitifs. Elle était persuadée qu’ils détenaient la connaissance nécessaire à la survie de l’humanité. Et je partage son avis.
— Nous errons tous sur une terre mourante ».
Et Espérance pensa aux livres de Jack Vance lus durant sa jeunesse. Elle embrassa son père et disparut dans la nuit.
Alors elle se concentra sur la miniaturisation. Peut-être était-elle inspirée par les nombreuses soirées de son enfance à inventer des mondes de legos. Durant son cursus, par ses capacités à apprendre vite et sa brillante mémoire, elle se hissa vite à la tête de sa promotion.
Diplôme en poche, Espérance créa son entreprise dans laquelle elle développa des androïdes de nettoyage, breveta ses inventions, puis se mit à faire des recherches en biomimétisme, afin d’utiliser les formes, les matières et les fonctions du vivant. Il y avait tant de choses à faire. Elle lança sur le marché de petits dauphins miniaturisés qui s’en allaient nettoyer les océans, de petits moustiques-robots qui s’en allaient virevolter dans les airs à la recherche des particules fines. Elle ne s’arrêtait plus.
Pour certains - jaloux, envieux et concurrents - elle était en proie à une certaine obsession depuis la fin brutale de sa mère. Elle entendait les critiques dans son dos. Pourquoi n’est-elle pas mariée ? Ne veut-elle pas des enfants ?
À tous ceux qui la montraient du doigt, la mettaient face à son obsession, elle répondait qu’elle n’avait qu’une envie : « Changer les choses, un avenir meilleur, une planète radieuse plutôt qu’une terre mourante. »
Espérance vivait à fond. Un jour, elle se rendit au Pérou. Son nouveau projet l’amenait à rencontrer des responsables d’associations écologiques, nécessitant des androïdes de sécurité. Elle partait chez les Ashaninkas. À l’aéroport, Mari vint la chercher. Son coeur rata un battement. Elle ne comprenait pas trop ce qui lui arrivait. Elle avait tendance à reléguer ce genre d’émotions loin derrière ses priorités. Mais arrive un moment précis où l’on ne peut pas lutter contre soi-même. Sur une trajectoire de vie, on avance, on évolue. Parfois, on vit son propre big-bang.
Et elle se chuchota, Espérance, qu’elle allait peut-être goûter à ce sentiment ambivalent que les gens appellent amour.

PRIX

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Eddy Bonin · il y a
Bonjour voisin (je suis Nazairien) :-) J'arrive un peu tard, mais c'est très joli et écolo. Bravo !
De mon côté, je me retrouve pour la première fois en finale avec : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
Si ça te dit... :)

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Pherton Casimir · il y a
Belle création ! Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Paul Thery · il y a
c'est bien, et c'est écolo par-dessus le marché. Longue vie aux inventrices !
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Zouzou · il y a
Pour un monde meilleur, toujours...mes voix
je concours avec ' À l'orée du futur ' si vous aimez...

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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette histoire attachante et agréable à lire !
Une invitation à découvrir mon “Éclats de lumière” qui est
en lice pour le Grand Prix Printemps 2019. Merci d’avance
et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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JACB · il y a
" Parfois, on vit son propre big-bang. " C'est une histoire haletante , suivre Espérance n'est pas une mince affaire, moi-aussi j'ai vécu mon big-bang à lire cette quête effrènée et réjouissante à améliorer voir sauver l'univers. De bons sentiments que je salue de ***** Bonne chance Le Poulpe. En écrivant votre avatar je me dis que vous prenez le sujet à bras le corps...et vous avez de quoi (!!!)
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F. Gouelan · il y a
La dernière expérience sera peut-être la plus fructueuse.
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Isabelle Lambin · il y a
Une Espérance attachante et touchante
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Cal290 · il y a
et finalement le tic tac de la raison remplacé par le battement du cœur....
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Christopher Olivier · il y a
Très beau texte plein d'aventures en touts genres et d’inventions utiles
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