Erreur d'usine

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L'imagination est le point fort de ce texte qui établit, un peu comme un conte merveilleux, une belle morale en faisant l'éloge de la différence et

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Image de 2018

Depuis l'annonce de sa construction au milieu de la mer en 2020, la station de recherche Méliès n'avait cessé de hanter le nuits des jeunes enfants qui se rêvaient déjà ingénieurs de l'imaginaire de demain. Alors forcément, le jour où le chercheur Bachir Elliott reçut la lettre d'affectation à la station qu'il avait mainte fois dessinée étant jeune, il eut la confirmation de ce qu'il savait depuis toujours : sa vocation était de devenir le plus grand faiseur de rêves.
Ainsi, c'est plein d'espoir qu'il prit le bateau en direction de l'endroit magique auquel il allait dédier sa vie, un matin de mai. Bachir arriva à destination sur le coup de midi. Il fut accueilli par un homme d'un certain âge à la moustache hongroise, qui se présenta comme le responsable de la station et l'invita à le suivre pour une visite.
C'est donc ici que l'on fabrique les rêves... pensait-il, impressionné.
Le vieil homme le guida dans un couloir entièrement vitré. Les fenêtres donnaient sur de grandes salles où les employés s'affairaient. Il lui montra en premier lieu celle qui s'appelait le « bureau des scénaristes ».
— Mais ce sont des enfants ! remarqua l'ingénieur.
— Bien sûr. Qui de mieux qualifié qu'un enfant pour élaborer un rêve ?
Ils entrèrent tous deux dans le bureau rectangulaire et coloré. Une petite fille étrange dessinait sur une feuille de papier scolaire une forme qui rappelait celle d'un dinosaure.
— Celui-ci est terrifiant ! s'exclama le responsable. Chantal ? (Chantal était la dame en charge des jeunes scénaristes) Aidez cette petite à dessiner quelque chose de plus féerique, je vous pris.
Il guida le nouvel ingénieur à une autre table où deux petits garçons dictaient un scénario à une dame âgée de façon énergique. L'histoire semblait parler de vaisseaux pirates et de sirènes. La petite fille au dinosaure accourut.
— Je veux dessiner la sirène !
Le responsable trouvait l'idée sage.
— Bien, dit-il en lui ébouriffant les cheveux, dessine une belle sirène afin que je puisse montrer à monsieur Elliott comment nous les fabriquons.
— Vous fabriquez des sirènes ? demanda Bachir tandis que l'enfant se saisissait de crayons.
— Nous possédons ici à Méliès le plus grand aquarium de sirènes au monde !
L'enfant, très appliquée, commençait à dessiner une femme à corps de poisson. Bachir regardait avec attention, tandis que la dame âgée continuait d'écrire l'histoire dictée. Un pirate, accusé d'avoir volé un trésor, y était jeté à la mer et secouru par une belle sirène aux cheveux dorées et aux yeux brillants. La petite fille s'appliqua à colorier les nageoires en rouge et vert puis, soudain, avec des gestes saccadés, elle se mit à tracer des cheveux noirs ébouriffés et un sourire très, trop grand.
— Bah, dit le vieil homme, ce n'est pas exactement la sirène que nous imaginions. Je prends quand même ce dessin, mais c'est pour montrer... Suivez-moi, monsieur Elliott.
Ils continuèrent dans le couloir vitré. L'homme roula la feuille de papier pour la faire entrer dans un tuyau qui débouchait dans l'une des salles. Bachir vit à travers la fenêtre une femme réceptionner le croquis, grimacer, puis se mettre à découper du tissu blanc.
— Les couturières battissent les personnages du rêve. Tous les tissus que vous voyez sont très doux et très légers. Les meilleurs du pays ! Nous nous servons des chutes pour fabriquer des oreillers.
Ils allèrent ensuite voir la salle où les ouvrières assemblaient les membres de la poupée, puis celle où un jeune homme lui cousit des cheveux et des yeux en bouton. La sirène ayant enfin un visage, Bachir s'étonna de le voir lancer la poupée dans ce qui ressemblait à un four.
— Voici la machine à vie, dit le guide. Descendons voir l'aquarium !
Bachir le suivit dans un tout petit escalier qui donnait dans une très grande salle. Le mur devant eux était en réalité une vitre, l'eau derrière était étincelante, et une dizaine de femmes poissons y nageaient. Elles étaient toutes plus petites et plus belles les unes que les autres, leurs yeux plus bleus et clairs que l'eau elle-même. L'une d'elle avait des écailles argentées et une chevelure rousse comme une fourrure de renard filée.
— Celle-ci est ma préférée, dit le vieil homme.
Bachir remarqua qu'elles avaient toutes un numéro de série calligraphié sur le bras... C'est alors qu'ils entendirent un bruit dans les tuyaux au dessus d'eux, l'eau déborda d'un coup de l'aquarium et ils furent tout éclaboussés comme si quelqu'un venait de balancer un tonneau parmi les jolies sirènes.
— Je crois que notre test vient d'arriver.
La sirène que l'enfant avait dessinée arriva la tête en bas. Elle était beaucoup plus grande que les autres, elle avait un bras plus long que l'autre et ses cheveux, courts et indomptables, lui cachaient plus ou moins les yeux. Elle remit ses nageoires bariolées en place et, comme elle remarqua que Bachir la regardait, elle lui adressa un grand sourire qui fit frissonner le responsable de la station Méliès.
— Oui, dit-il comme pour confirmer ce que Bachir pensait, cette petite fille nage régulièrement à contre-courant. La plupart de nos rêveurs demandent à être remboursés.
Il fit sortir cette étrange sirène de l'aquarium et, d'un coup de stylo bille, écrivit grossièrement « erreur d'usine » sur son bras.
— Qu'allez vous en faire ? demanda Bachir.
Le responsable haussa les épaules.
— J'aimerais l'avoir... dit-il de façon hésitante. J'aimerais aussi travailler avec cette enfant, à l'avenir.
Le vieux ouvrit des yeux ronds comme des billes.
— Vous voulez fabriquer des cauchemars ?
Bachir fit non de la tête.
— Je voudrais fabriquer des rêves pour chacun. Enfant, j'ai rêvé maintes fois d'une sirène qui ne serait qu'à moi. Heureusement qu'un rêve peut me l'apporter. Qu'est-ce qu'un rêve, sinon une erreur d'usine ?
Ayant prononcé ces mots, il remonta l'escalier en portant sa sirène comme une vignette Panini collector et l'installa dans l'aquarium de son nouveau bureau. Il savait désormais que sa vocation serait d'imaginer les rêves des vrais gens.

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