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Equivoque (version masculine de "En boudin tout honneur")

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Hhl

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Ça fait deux heures que je prends des notes. Que je l’écoute me raconter son histoire. Sandra, l’école, les pains aux chocolats, les humiliations. Elle a vraiment dû en baver. C’est étrange, je ne peux m’empêcher de lui demander qui est exactement cette fille immonde à laquelle tout homme est resté insensible depuis trente ans. Ben, apparemment, c’est elle. Notez, même si elle n’a aucun recul sur son propre physique et sur son apparence, j’ai appris, dans mon métier, à ne pas paraître étonné. C’est vrai qu’elle n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler LA gravure de mode. Un peu enrobée, certes, mais en même temps, son modèle, je l’ai en photo devant moi, elle pèse quarante-cinq kilos à tout casser et a une gueule de frustrée. J’ai toujours été effaré par la force (et le poids) que le regard des autres, joue sur les femmes. Surtout quand ce regard est celui porté par une « meilleure » amie. Mais merde, elle me plait, ma cliente. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Ce n’est pas un relent de pitié pour la « grosse moche » qui m’anime. Elle a vraiment quelque chose. D’abord elle n’est pas grosse. Elle ne s’aime pas. Elle se déteste, même, avec une persistance qui frôlerait presque le respect. Et elle me plait, point. Son strabisme ? j’adore. Ses formes ? J’adore. Mais j’aime surtout qu’elle ne bave pas en me regardant. J’ai même l’impression que je ne l’intéresse pas. Elle insiste même sur un point. Sous aucun prétexte, je ne dois craquer sur Sandra. Ah d'accord. S'il n'y a que ça, ce devrait être facile, alors.
J’aimerais lui dire : « écoutez, Stéphanie, vous êtes très bien comme vous êtes, vous avez de la classe, de l’humour (faut l’entendre parler de son mini strabisme, un véritable show bourré d’auto-dérision), vous êtes belle, et j’ai toujours rêvé de rencontrer une femme comme vous. Ça vous dit d’aller prendre un verre ? ». Mais je pense que mon employeur « Escort-men.com » ne serait pas très content. Et j’ai besoin de ce blé. Alors je continue à prendre des notes.
Objectif : mariage de Sandra, en mettre plein la vue à Sandra, dégoûter Sandra et accessoirement reprendre un peu goût à la vie. Sacré challenge.
La prestation comprend deux séances de préparation. J’en profite tant que je peux. Pour vous dire, elle est tellement certaine de ne pas être désirable qu’elle essaie même sa robe devant moi. Heureusement, j’insiste pour qu’elle change de taille. Manifestement, elle l’a prise assez petite pour que le moindre pli de bourrelet, aussi infime soit-il, apparaisse. C’est dingue ce déni, quand même.
Le jour du mariage, tout est réglé. Nos conversations, le degré de notre intimité (on n’embrasse pas, chez « Escort », mais le reste est permis, alors j’ai décidé de ne pas m’en priver), ainsi que le temps passé ensemble. Je resterai collé à elle toute la journée. Elle pense me contraindre. Elle n’a pas idée à quel point j’en frémis.

Elle s’en sort comme une chef, au milieu des convives. Je trouve que nous allons bien ensemble. C’est d’ailleurs ce que nous dit la mère du futur marié. Mais tout ce que Stéphanie semble comprendre, c’est qu’on se moque d’elle. La barbe.
Et Sandra arrive. L’allure triomphante, mais trop maquillée, stressée, serrant le bras de son nouvel époux, qui lui, semble un peu perdu.
Je glisse à Stéphanie un mot doux lui disant que sa meilleure amie ressemble à une crevette blanche. Ça marche. Sandra ne me quitte pas des yeux. Je sens qu’elle meure d’envie de lui dire « eh ma grosse, tu l’as trouvé où cet Appolon ? », mais elle se contente d’un « comment ça va, ma belle, en avalant de travers son champagne. Son mari non plus ne me quitte pas des yeux. Je suis certain de le connaître, mais d’où ?
Peu importe, ma Stéphanie a l’air bien. Sereine. J’en rajoute un peu en lui pinçant les fesses et en lui embrassant l’épaule, au moment où ces dames vont se faire un brin de toilette. Ça met Sandra dans une rage intérieure folle, et en même temps, j’ai pu toucher Stéphanie.
De toute façon, Jeff veut me montrer sa voiture. Je persiste, mais je l’ai déjà vu quelque part.
Je comprends mieux quand, arrivé dans la grange où sont garés ses bolides, il m’attrape par le cou et décide de m’embrasser goulument. J’aurais dû me méfier. Renverser une coupe de champagne aussi maladroitement, c’était vraiment trop suspect. Alors je me retrouve torse nu, à essayer de ne pas griller ma couverture en évitant la langue de Jeff. Je me souviens maintenant. Mon coloc, l’année dernière. C’était son petit copain. Jeff me dit qu’il a toujours eu envie de moi, que je le rends fou et que c’est le destin qui nous a remis sur la même route. Pour vous dire, il essaie même de me faire craquer en tentant une petite gâterie. Je veux bien pourrir la vie de Sandra, mais il y a des limites. En même temps, il me croit gay. J’y peux rien, les stéréotypes du métrosexuel ont la vie dure, et j’ai le plus grand mal à lui expliquer que je n’ai jamais aimé les hommes.
Quand il comprend sa méprise, il tombe en sanglot, m’explique que ce mariage est arrangé par ses parents, pour une obscure histoire d’héritage. Je le laisse parler (c’est mon métier, après tout) puis je quitte la grange dare dare en lui promettant de ne rien dire à sa femme. J’espère juste que personne ne nous aura vu. Je ne veux pas que Stéphanie s’imagine des choses.
Et voilà. Soirée magnifique. Je n’ai pas lâché ma cavalière d’une semelle. Dommage qu’il faille en rester là. J’ai beau tenter toutes les approches pour lui faire comprendre qu’il y a plus entre nous qu’un simple contrat, rien n’y fait. Elle est tellement obnubilée par le fait d’impressionner Sandra qu’elle ne fait même pas attention à ma main sur son genou quand je la raccompagne. La bonne nouvelle, c’est qu’elle veut me revoir. Ça va se passer chez Sandra et Jeff, mais je m’en fiche, tant que je suis avec elle. A suivre, donc...
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Granydu57 · il y a
Prochaine lecture, la suite vas être craquante je le sent...;-))
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Morgalex · il y a
Excellent... le choix des prénoms... et tout le reste ;) bizzz parrain scrip'
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Fred Panassac · il y a
Bien vu, l'épiderme de ces messieurs va maintenant pouvoir se hérisser de poils outragés. Ils sont bien servis et en prennent pour leur matricule. On pressent des choses pas très avouables pour les ceusses qui sont coincés, mais ça se passera entre adultes consentants ;-)
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Chironimo · il y a
Le début d'un roman?
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Doria Lescure · il y a
wow ! bien vu l'histoire racontée du côté de l'homme. Cela donne drôlement envie de lire la suite..... et des deux points de vue !
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Joelle Teillet · il y a
Histoire sympathique ;-)
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Florane · il y a
J'ai, beaucoup aimé cette idée de double narration
Ce qui serait aussi intéressant, c'est d'avoir le point de vue de sandra

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Jfjs · il y a
Très intéressante cette approche "texte fille/texte garçon". J'ai beaucoup aimé les 2.
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Agrippa Delil · il y a
J'aime bien mais je trouve que cette deuxième partie n'a pas le même humour, saveur... elle donne un éclairage qui n'apporte rien d'autre que du politiquement correct. Malgré tout je vote pour encourager l'auteur de la version féminine qui m'a bien fait rire et quand je ris je vote.
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Pixie · il y a
De ce point de vue, on voit bien que c'est Stéphanie qui se renferme en se disant "je suis moche" (alors qu'en fait pas vraiment). D'ailleurs je trouve ça dommage qu'on ait le nom de la fille que dans la version masculine, mais c'est juste un détail. J'ai une petite préférence pour la version féminine que celle du point de vue de Loïc, mais les deux étaient super :)
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