Éphéméride

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De mon vrai nom Sophie Renaudin, il m'arrive de me prendre pour un dragon. On peut me trouver dans mon antre : www.dragonaplumes.fr J'y parle de mes romans, de mes coups de coeur, de mon quotidien  [+]

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Il était déjà en retard lorsque le soleil se mit en tête de se lever.
Paniquant devant les premiers rayons qui s’infiltrèrent sur la route et la firent pâlir à vue d’œil, il pressa son fier destrier d’accélérer sa course. La mobylette poussa un rugissement de guépard asthmatique et gravit bravement la côte. Lorsqu’il parvint au sommet, il s’immobilisa de désespoir.
La Voie lactée disparaissait déjà, avalée par la lumière diurne. Le Sagittaire et les Gémeaux balayaient les dernières traces de poussière d’étoiles. Le Sagittaire l’aperçut.
— Faut pas rester ici, monsieur.
— Mais je suis pressé...
— Trop tard, la route ferme pour la journée.
Un coup de klaxon l’interrompit. Un livreur de pizza déboula comme un fou, contourna le Sagittaire qui se cabra de surprise, fila sur la route presque invisible et tourna à la deuxième étoile à droite.
— Chauffard ! s’écria le Sagittaire, outré.
Les roues de sa mobylette commençaient à s’enfoncer dans le vide. À contrecœur, il bifurqua sur un itinéraire secondaire. Ce détour tombait très mal. Heureusement, le temps était couvert et il put couper à travers les nuages.
Au bout de quelques heures de raccourcis sauvages, il lui vint à l’esprit qu’il était complètement perdu. Il s’arrêta et ouvrit son sac à dos à la recherche de sa carte. Clés, eau de cumulus en bouteille, imperméable pour les pluies d’étoiles filantes, paquet de biscuits aux pépites d’astéroïdes... Pas de carte.
Ah, bon sang ! L’avait-il fait tomber ? Il était sûr de l’avoir prise avec lui. Qu’allait-il faire, maintenant ?
Il examina les environs. Évidemment, le ciel était désert. Le voilà échoué en pleine cambrousse céleste, et il n’y avait pas même une hirondelle en vue pour lui indiquer le chemin. Pourtant, elles ne rataient jamais une occasion d’étaler leur science, celles-là.
Il consulta l’heure et se mordit la lèvre. Il ne pouvait pas arriver en retard. Il lui avait promis.
Dans un regain de courage, il détacha sa montre de son poignet et l’inclina de telle façon que la lumière du soleil rebondit sur la vitre du cadran. Les reflets atterrirent sur une paupière fermée.
— Hein ? Quoi ? marmonna la lune en ouvrant l’œil. Déjà premier quartier ?
Puis elle l’aperçut et le fusilla du regard. Il se ratatina.
— Pardon, bafouilla-t-il. Le nord, c’est par où, s’il vous plaît ?
— Dis donc, c’est pour ça que tu me réveilles ? tonna-t-elle. C’est pas mon boulot. Demande à l’étoile polaire !
— Ben, c’est qu’elle dort...
— Et moi, alors ? Tu crois que c’est facile de tenir la maison, peut-être ? C’est pas comme si Monsieur le soleil allait mettre la main à la pâte. Non, lui, il se cale les pieds sous la table et c’est à moi de m’occuper de tout. Et il n’est jamais content, en plus ! Ce goujat ! Et moi, hein, moi, quand est-ce que je me repose ? Il s’en fiche, bien sûr.
Intimidé, il la laissa déverser un torrent de plaintes et de récriminations sur sa tête, acquiesçant quand il le fallait. Au bout d’un long moment, elle finit par se calmer. Elle dut apprécier l’oreille attentive qu’il lui avait prêtée, car elle lui indiqua le nord avant de replonger dans le sommeil. Il reprit sa route sans demander son reste.
Bientôt, enfin, l’air fraîchit et il commença à apercevoir la banquise. Il sourit et même sa mobylette sembla connaître un regain d’enthousiasme.
Mais bien sûr, ce ne pouvait pas être aussi simple. Il fut forcé de s’arrêter tout à coup. Le ciel au-dessus du pôle Nord était complètement dégagé, pas un nuage en vue.
Il s’empoigna les cheveux à pleine main. Et comment allait-il traverser, lui ? Il regarda à nouveau sa montre. Ah là là, il était presque l’heure !
Il réfléchit à toute allure. Saisi par une idée de la dernière chance, il se rua sur son paquet de biscuits et se mit à en émietter un au-dessus du vide. Un gâteau disparut, puis deux.
Alors qu’il perdait tout espoir, une grande forme blanche surgit tout à coup et happa les miettes.
— C’est juste parce que je n’avais rien d’autre à faire, bougonna le Cygne quelques minutes plus tard alors qu’il le transportait, mobylette comprise, vers sa destination. Ne va pas te faire des idées. Je ne suis pas un taxi. Hum, c’est bon ces trucs. Aux pépites d’astéroïdes, c’est ça ?
Les aurores boréales s’allumèrent soudain dans le ciel. Il la vit : elle l’attendait déjà, perchée sur leurs rideaux de lumière irisée. Son cœur bondit dans sa poitrine. Il céda le reste du paquet de biscuits au Cygne et courut la rejoindre.
Elle lui sourit. Les étoiles dans ses yeux étaient plus belles que toutes celles de la nuit.

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