Éphémère

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En cet après-midi couvert du mois de septembre, Sam était assis sur une chaise en bois devant l'entrée de son pavillon, un verre vide à la main, et regardait sans la voir la rue devant lui. Il réfléchissait. A quoi ? Lui-même n'aurait probablement pas pu vous répondre clairement. Son esprit divaguait, sautant de pensée en pensée sans s'attarder sur l'une ou l'autre. Cela lui arrivait souvent depuis qu'il avait fêté son quarantième anniversaire. "Ah, encore un qui passe par la crise de la quarantaine ! ", pensez-vous sans doute. Peut-être. De toutes manières, on pourrait inventer une crise pour chaque phase de la vie. Ne nous formalisons pas de cela, Sam avait quarante ans et trois mois, appelons-la la crise des quarante ans et trois mois.

Revenons donc à l'esprit de Sam. Sous son expression distante et son regard perdu défilait une succession de pensées dépourvue de logique. Du moins était-ce ce que l'on croirait au premier abord si l'on parvenait à voir dans son esprit en cet instant précis. Mais en y regardant de plus près, on s'apercevrait que toutes partageaient un point commun. Elles étaient empreintes de regret.
Non pas que Sam ait une existence difficile. Si l'on devait qualifier sa vie en se basant sur les standards de la société moderne, on aurait certainement dit qu'elle était réussie. Sam était marié, avait deux enfants, était cadre supérieur dans une entreprise privée. Lui et sa femme possédaient un pavillon, deux voitures, et une épargne confortable. Il était conscient que pour beaucoup, ce qu'il avait était plus que suffisant. Pas pour lui.

Sam avait besoin de sens. Il avait l'impression que, toute sa vie, il réalisait les rêves de quelqu'un d'autre. Surtout, il se rendait compte que son existence n'avait pas l'impact qu'elle pouvait avoir sur le monde. Certes, il prenait soin de sa famille autant qu'il le pouvait, et il en était fier, mais il était convaincu qu'il pouvait faire plus, pour eux et pour son entourage. Qu'attendait-il alors ? Il l'ignorait. Peut-être était-ce une rencontre providentielle qui changerait sa vie ? Ou peut-être était-ce simplement l'opportunité qui ne s'était toujours pas présentée ?

Un bruit attira son attention. Un chat venait d'émerger d'une poubelle devant lui, portant triomphalement dans sa bouche un bout de viande entamé. Il sauta par terre et entreprit de traverser nonchalamment la rue. Tout se passa alors très vite : La voiture qui surgissait au coin à toute vitesse, l'animal qui s'en rendait compte un instant trop tard, le choc, la voiture qui continuait son chemin, le cadavre inerte du chat au milieu de la route.

Sam, n'avait pas bougé durant cette scène macabre, et son regard était à présent figé sur la créature sans vie qui gisait devant lui. Dans son esprit, le maelstrom de pensées s'était arrêté. Il sentit le verre trembler dans sa main, mais n'arriva pas à le poser.

Ce qui l'avait perturbé n'était pas tant l'accident que la vitesse à laquelle il était survenu. Il s'imaginait à la place du chat. Il se voyait traversant la rue, puis voyait arriver la voiture qui le percutait, le laissant allongé, les yeux ouverts et le regard vide. Plus que jamais, il se rendait compte de la fragilité de sa vie. Si son existence venait à s'arrêter à cet instant, qu'aurait-il laissé derrière lui ? Qu'avait-il accompli durant les années de son existence, mis à part le fait de construire une carrière ?

Sam sut alors que son moment était arrivé. Il sentait monter en lui une volonté qui, cette fois, ne faiblirait pas, il en était certain. Il allait réaliser les projets qui lui tenaient à cœur, et ne se laisserait plus dicter ses choix par la société.

Mû par un élan qu'il ne se rappelait pas avoir connu auparavant, il voulut se lever pour annoncer à sa femme ses résolutions.

Il n'y parvint pas.

Ses jambes refusaient de lui obéir. Ses bras étaient faibles et n'arrivaient pas à le soutenir malgré toute la force qu'il appliquait sur les accoudoirs de sa chaise. Où était d’ailleurs passé le verre qu'il tenait ? Confus, il leva les yeux, et constata que le cadavre du chat avait disparu. La rue elle-même avait changé. Sam sentit un frisson le parcourir.

Une voix résonna alors derrière lui.

"Samuel, tu as froid ?"

Une femme en blouse blanche surgit dans son champ de vision, et se baissa pour être à son niveau.

" Je pense que tu es assez resté dehors pour aujourd'hui. Demain il fera plus doux, tu resteras plus longtemps !"

Elle se releva, repassa derrière lui, puis fit tourner sa chaise et la poussa vers la porte d'entrée. Sam baissa alors les yeux et contempla ses mains ridées.

Une larme coula sur sa joue.
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