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Envoi

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Jenny Guillaume

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Respirations épicées, transpirations aigres douces, odeurs fantômes qui glissent sur les fauteuils et m’enlacent ; odeurs de vie le matin, rassurantes, odeurs de mort quand la nuit tombe, angoissante. Elles ne changent pas, c’est moi. 19 H et des poussières. Le train démarre. Une jeune femme s’installe à côté de moi. Elle s’assoit comme une bouffée d’air frais, rose et palpitante sur le tissu gris, un de ces êtres qui rayonnent et font de vous des morts vivants. En état de choc, je ris bêtement avant de me retourner précipitamment vers la vitre, gêné. Elle n’a pas un regard pour moi. Mais qui ose se regarder dans les transports en commun ? Il n’y a de commun que l’indifférence. Un léger éclat bleu éclaire la vitre où flotte encore ce sourire qui m’est étranger. J’observe ma voisine à la dérobée.

Elle a sorti un smartphone de son sac à main. Je cale ma nuque sur le siège, laisse traîner mon avant-bras sur l’accoudoir, l’air de rien. Smart, décontracté. Je me répète ces adjectifs qu’on voit dans les publicités. Je trouve qu’ils sonnent bien, en accord avec elle : la vingtaine chic, les cheveux blonds retenus en chignon sage, le teint parfait. Une vraie fille d’aujourd’hui : prête à être photographiée, étalée sur PC, à peine retouchée à coup de luminosité. Ce n’est pas que je fasse peur de mon côté. Je suis plutôt séduisant comme type : la quarantaine, savamment décoiffé, les dents brillantes comme des couronnes, les pupilles dilatées. « Smart, décontracté, smart, décontracté... ».

Elle tape sur son téléphone. Je ne peux pas m’empêcher de lire. Je sais bien que ça ne se fait pas. Mais franchement, elle ne se cache pas non plus. C’est comme essayer de ne pas tricher aux cartes quand on voit le jeu du mec à côté. Qui pourrait résister ?

‘Slt mon <3, ça va ?’ Envoi. Elle n’attend pas la réponse. Elle enchaîne :

‘Moi oui, merveilleusement même’ Envoi. ‘Je rêve de tes bras’ Envoi. ‘<3 <3 <3’ Envoi.

Puis elle fait une pause, les yeux fermés. Je l’imagine, renversée, offerte. Je ne devrais pas. Je regarde ailleurs, je fouille mes poches à la recherche de mon téléphone. Je prierai presque pour avoir des mails urgents de mon nouveau patron. Je ne le trouve pas. Est-ce que je l’ai oublié au bureau ?
« Vous venez juste de vous réinsérer. Il est important d’éviter toute stimulation ». La voix du docteur résonne dans ma tête. Je ne veux pas replonger. Je ne peux pas. J’ai enfin décroché un emploi.

Elle écrit encore :

‘À cette heure, tu es dans le RER comme moi, n’est-ce pas ?’ Envoi. ‘Tu me manques’ Envoi.

Je me détourne. Les immeubles, les fenêtres allumées, les terrains vagues, les immeubles. Ma banlieue défile sur la vitre usée. L’amant ne répond pas. Et il a cette fille-là. J’ai toujours été trop gentil.

‘Ta peau, ton odeur, ton ventre contre le mien...’ Envoi.

Je capitule. Les mots qui apparaissent sous mes yeux me tiennent en haleine, je me jette sur chacun d’eux. Je n’arrive pas à détacher mes yeux du smartphone. Le docteur a pourtant été formel : « Vous devez absolument éviter les écrans. Pas de vidéos, c’est bien compris ? ». Pas de vidéo, oui. Mais là, ce ne sont que des mots. Au prochain arrêt, si elle ne descend pas, c’est moi qui m’en vais. Et si elle descend, je ne la suivrai pas. Je ne retomberai pas.

‘Tu m’obsèdes, je ne pense qu’à toi’ Envoi. ‘Je m’inquiète, pourquoi tu ne réponds pas ?’ Envoi. ‘Je t’en supplie, réponds-moi’. Envoi.

« Oh oui supplie-moi, j’adore ça ». Non, non, qu’est-ce que je raconte moi ? J’en ai fini avec tout ça.

‘Tu sais, je ne peux plus me passer de toi’ Envoi. ‘Chaque seconde sans toi est un supplice <3’ Envoi. ‘Tu me fais mal’ Envoi. ‘Pourquoi tu ne réponds pas ?’ Envoi.

Tous ces mots... Ses mots... Je vois ses yeux humides scintiller, sa chair contre le tissu gris frissonner. Je ne sais pas ce qui me prend. Tout à coup, je m’écrie :

- Je suis là moi !

La dame devant nous sursaute. Le vieil homme à notre droite fronce les sourcils. Mais elle, elle reste de marbre, les larmes piégées au bord des cils.

‘Je sais. Je t’écris depuis un moment déjà. Au prochain arrêt, suis-moi’.

Que... quoi ? Ces SMS étaient pour moi ? Je la connais ? Je panique. Au travail, personne ne sait qui je suis, le patron me l’a garanti. Mais où donc est mon portable ? Le wagon tremble ou bien c’est mon esprit qui part. Non, tout va bien, le train ralentit. Sur l’écran de son smartphone, le curseur clignote. Elle ajoute :

‘Viens’ Elle n’envoie pas.

Le train s’arrête. Les portes s’ouvrent. Elle se lève et docilement, je la suis. Cette gare, je la connais, ce quai, ce couloir. C’est là que je suis tombé bien bas, il y a vingt ans de cela. Mais cette fois, c’est différent. J’ai changé. Cette fille m’a dragué. Je ne l’ai pas forcée. Les filles d’aujourd’hui ne sont pas les pudiques hypocrites d’autrefois, elles savent ce qu’elles veulent, elles suivent leurs envies, elles n’aiment pas les gentils.

Je suis à quelques centimètres de sa chevelure délicate, je sens son parfum de fleur fraîche, comme une invitation à la saccager. Soudain, elle bifurque sur la gauche et disparaît derrière une porte de service. Je la suis et me retrouve dans une cage d’escalier vide. Est-elle descendue ou montée ? Je me penche sur le palier. Je sens alors une présence derrière moi : elle est là. Je me retourne mais avant que je comprenne ce qui m’arrive, elle me pousse de toutes ses forces et je bascule dans le vide, la bouche en cœur.

Le béton est froid sous mes doigts, le sang chaud sous ma tête. Son portable sonne. L’amant est enfin là. L’amant, ce n’est pas moi. Elle répond d’une voix douce :

« Tu avais raison, il n’a pas changé. Cette fois, il ne te touchera plus jamais.»

Les filles d’aujourd’hui savent ce qu’elles veulent. Les filles d’aujourd’hui ont un passé à venger. Je l’entends hurler en haut de l’escalier tandis que je meurs. Des gens accourent pour la réconforter. La vie est une fiction aux accents criants de vérité.

PRIX

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Luc Michel · il y a
Moi qui ne sais pas écrire comme ça je suis fasciné par la précision et l’efficacite de ton style. Encore bravo !
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Jenny Guillaume · il y a
Tu me fais plaisir :) Moi, je ne sais pas écrire comme toi non plus. Se lire l'un l'autre va nous aider, c'est ce que j'aime ici :)
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Randolph · il y a
Un texte très réussi, bravo Jenny !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci à vous !
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Gil · il y a
Deux personnages côte à côte, très ambigus... On devine qu'il y a là un drame qui se trame... On se laisse emporter (c'est normal, en transport en commun) et, pour une fois, ce n'est pas la bonne victime qui conclut l'histoire ! Bravo pour la chute, et je retiens cette phrase : "La vie est une fiction aux accents criant de vérité." que je répéterai au contrôleur demain matin quand il me demandera pourquoi je n'ai pas de billet...
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Gil :) Votre lecture me fait très plaisir !
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Serge Debono · il y a
Déroutant juste ce qu'il faut, et une fin bien préparée. J'ai encore passé un moment très agréable. Merci Jenny, et au plaisir.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci à vous Serge ! Et à très bientôt sur votre page :)
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Jarrié · il y a
Bonjour Jenny. à défaut d'avoir votre N° de téL Je n'ai pu me libérer(infirmiére) je vous souhaite bonne route et si cet été ? Nous vous embrassons.
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Yoann Bruyères · il y a
Puissant ! On se laisse mener du début à la fin, et on se prend la chute comme le narrateur, brutalement, c'est très réussi !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci pour tous ces compliments !
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Guy Bellinger · il y a
Texte après texte, je découvre avec jubilation l'univers de vos fictions, d'autant plus angoissant qu'il reste flou, flottant. Les mystères n'y sont qu'à moitié résolus. Comme chez Jean Ray ou Claude Seignolle. Chez vous, pas de fin claire et nette, rassurante.
Quant à la narration, elle est toujours efficace, serpentant entre réalité et fantasme, jusqu'au finale - terrible ! En un mot comme en cent, j'ai aimé. Une fois de plus.

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Jenny Guillaume · il y a
Je suis vraiment ravie que mon univers vous plaise autant et flattée de vos compliments, merci beaucoup et à bientôt :) !
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Epicurien78 · il y a
Joli suspens ! Je ne sais pourquoi, j'avais bien imaginé que les SMS qu'elle tapait lui étaient destinés (mon esprit tordu, sans doute !). Mais cette chute ! (dans tous les sens du terme ! hé hé). Bon, si un jour je vous rencontre dans le RER, je ferai gaffe en arrivant près des escaliers !
Un point qui m'a semblé abscons : c'est elle qui répond à l'amant "il ne te touchera plus jamais". J'aurais plutôt vu "il ne ME touchera..." L'amant est-elle une amante ? A moins que ce ne soit le malheureux héros qui soit... Là, je me perd un peu :)

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Jenny Guillaume · il y a
Oui, c'est une femme en fait, celle que l'homme a agressée par le passé :) cela pourrait être sa mère, sa tante, une amie aussi. Comme l'homme est le narrateur, c'était difficile de le signifier clairement. J'avais pensé faire dire "Maman" à la jeune fille mais je trouvais que cela ouvrait trop la possibilité que l'homme soit son père et du coup, ça ajoutait trop de lourdeur. Ah mon pauvre épicurien, je vous embête avec mes fins ^^ Merci à vous !!!
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Epicurien78 · il y a
Vous n'imaginez même pas les migraines que vous m’occasionnez à réfléchir à tout ça. Je vais vous envoyer ma note d'aspirine ! :))
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Jenny ( ^_^)
J'ai vraiment beaucoup aimé. Tout au long du texte mon imagination a tout tenté pour deviner la chute mais non, elle n'a pas réussi. Le rythme est très bon. La narration assez habile pour délivrer progressivement des bouts d'infos sur le protagoniste afin de nous tenir en haleine. On perçoit qu'il n'est pas net, que la situation est étrange. On cherche à comprendre. Si je devait soulever un point c'est que ce flottement peut dérouter certains lecteurs au point qu'ils décrochent mais retoucher cela serait, cette fois-ci, abîmer le texte.
Merci beaucoup pour cette invitation car j'ai apprécié ma lecture.
De part sa thématique similaire, je vous propose REVERSO VR (à moins que vous ne l'ayez déjà lu) ( ^_^)

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Jenny Guillaume · il y a
Merci Jigoku, votre analyse est précieuse ! Non je ne l'ai pas encore lu ^^ Je suis persuadée en tout cas que je vais apprendre beaucoup de tous vos textes ! À très vite :)
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