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Envers et contre tout

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JMay

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C’est décidé, aujourd’hui Lena va tout dire, arrêter de se voiler la face une bonne fois pour toutes. Quand sa grand-mère aura fini sa sieste et que ses parents auront terminé leur partie de Scrabble. Elle leur dira à tous. Son grand frère complétait une grille de mots fléchés dans le fauteuil près de la cheminée. C’était le seul à déjà savoir. Elle s’assit par terre à côté de lui, appuya sa tête contre le siège et ferma les yeux. Elle essaya de faire le vide dans sa tête mais ses pensées finirent par s’emmêler. Elle répéta une énième fois le discours qu’elle avait préparé pour sa famille, si elle oubliait quelque chose ou si elle butait sur une phrase, c’était fichu et son plan tombait à l’eau.

Grand-Mère était réveillée, pile pour le goûter. Les petits cousins se précipitèrent sur les biscuits encore tièdes que tante Cecilia avait préparé. Lena soupira, elle regarda les paumes de ses mains pour se donner du courage, l’encre commençait à s’estomper, elle nota dans un coin de sa tête qu’il faudra bientôt repasser les lettres au marker. Elle prit un petit beurre. Machinalement elle mangea les quatre coins puis laissa le biscuit, ses mains tremblaient. Elle se servit un verre de lait qu’elle but cul sec, comme un shot, comme si elle avait l’habitude. Peut-être que c’était le cas mais ça ils ne le savaient pas. Pas encore. Elle sortit une tasse en porcelaine pour sa grand-mère, posa deux biscuits et servi le thé. Elle cassa un morceau de sucre et regarda le nuage de lait se former dans l’eau brune. Sur un plateau elle disposa la tasse et l’assiette avant de l’apporter à son aïeule.

Elle mit le plateau sur la table basse du salon et se racla la gorge suffisamment fort pour que son père lève les yeux de son jeu.

-Je crois que j’ai quelque chose à vous dire.

Grand-mère buvait tranquillement son thé, tous les regards sont braqués sur elle sauf ceux des cousins qui chahutaient dans la cuisine et de son frère, lui, il savait déjà. Lena tritura la manche de son pull, elle prit une grande inspiration.

-J’ai embrassé Mel. Et je sais pas ce n’était pas désagréable mais en même temps je suis bien avec Lucas - au fait Mamie, ses parents sont juifs mais ça on s’en fiche je sais pas pourquoi je le dis peut-être pour te mettre en colère ou alors pour que tu me regarde une fois. Et puis je sais encore moins pourquoi je suis nerveuse parce qu’ici on est une famille ouverte qui accepte les autres même si on est différent, n’est-ce pas papa, ce n’est pas parce que tu supporte l’extrême droite que tu vas renier ta propre fille parce qu’elle a roulé une pelle à sa meilleure amie et qu’elle amoureuse d’un juif. Alors voilà je crois que j’aime les garçons. Et les filles.

Lena respira, les chaînes commencèrent à se briser, sa langue à se délier. Elle croisa le regard de son frère qui l’encouragea. Elle savait qu’elle avait franchi un point de non-retour alors elle continua et à partir de maintenant plus rien ne pouvait l’arrêter.

-Et puis merde! reprit-elle après un moment de silence, vu que c’est le moment de vérité, je me suis fait un tatouage sur la cheville, c’était un soir où j’étais bourrée! Ah zut, ça non plus vous ne le saviez pas, elle ria jaune, c’est simple avec Mel, on est allée en boîte avec sa grande soeur, c’était génial je me souviens plus de rien, alors j’ai recommencé, vous devriez venir la prochaine fois comme ça on essaiera de vous enlevez le balais coincé dans votre cul!

Lena criait maintenant, elle était libérée, plus rien ne la retenait, une euphorie nouvelle qui lui donnait des ailes emplie sa poitrine.

-Parce que là c’est plus le balais qui coincé mais le seau et le détergeant avec! Et puis aussi j’ai oublié volontairement de m’inscrire à la fac de droit, j’ai donc postulé à ArtDéco! La vie est courte alors il faut en profiter avant qu’il ne soit trop tard! c’est pas toi maman qui dit ça tout le temps? Et je me contre-fous de votre avis, C'EST MA VIE A MOI ET SEULEMENT LA MIENNE !

Les joues roses et le menton tremblant, elle scruta les visages dans la pièce. Son frère aborda un grand sourire, son père était tout rouge, il ouvrait la bouche et la refermait comme un poisson hors de l’eau. Sa mère était plus difficile à décrypter, elle regardait sa fille comme si elle savait déjà tout. Comme si son instinct maternel lui avait déjà soufflé que sa petite Helena n’était plus la même, Grand-mère sirotait encore son thé. La tension était à son comble dans le salon, une seule étincelle et la famille volait en éclat pour de bon.

Le manque de réaction de ses parents la laissait perplexe. Elle les supplia mentalement de dire quelque chose, de réagir, d’être en colère comme ça elle pouvait encore leur crier dessus. Mais non rien. Lena était déçue. C’était Grand-mère qui brisa la glace.

-Je crois que tu devrais sortir de cette maison jeune fille, tu pourras revenir quand tu te seras calmée.

Sa voix froide s’enfonçait comme une lame dans la chair de Lena.

-Ça tombe bien je besoin de prendre l’air!

Ses parents se levèrent comme un seul homme mais Lena avait déjà claquée la porte. Elle enfourcha son vélo et pédala comme une dératée jusqu’à la mer, ça allait beaucoup vite le coeur léger. Elle balança ses tennis dans le sable, enleva d’un coup son pantalon et son pull. L’eau salée lui glaça le sang mais elle bouillonnait. Elle leva les mains au ciel et cria, elle s’époumona contre le vent, heureuse, sauvage, libérée. Elle avait mis beaucoup de temps avant de réaliser que vivre c’était bien, être différente c’était mieux. Elle regarda une dernière fois ses paumes. Sur la gauche elle avait marqué "Seuls les poissons morts" et sur la droite "nagent dans le sens du courant", elle sourit, elle se sentait vivante. Dans le sable, elle avait laissé son masque et ses insécurités et maintenant elle se tenait fière au milieu des vagues, ses cicatrices à l'air. Elle prit une grande bouffée d’air, plongea en petite culotte et en soutien-gorge dans l’océan et se mit à nager contre le courant.

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Fred Panassac · il y a
Vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller, les parents vont avoir du mal à s’en remettre, la petite fille sage leur a administré la dose ! On pourrait en faire un film d’une heure trente, l’accumulation des « tares » aux yeux des parents produit un effet comique qui donnerait un scénario de comédie dramatique. Quelques approximations dans l’expression , par exemple on dit « arborer un air...». Mention spéciale pour la grand-mère pincée. J’ai aimé le proverbe sur le poisson mort. Mes voix et mes encouragements pour votre grande imagination.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'apprécie votre TTC qui reflète bien tous les contre-courants qui nous traversent lors de l'adolescence...Vous avez traité plusieurs fois le thème imposé: contre courant au sein de la famille, contre courant dans l'océan et l'idée des mots inscrits dans les paumes. Attention toutefois aux mots manquants et aux fautes.
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JMay · il y a
Merci beaucoup pour ton commentaire, c'est vrai que j'ai un peu précipité ma relecture à cause du temps et j'ai en général du mal à repérer mes fautes, mais merci je ferais plus attention la prochaine fois :)
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