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Entrer en Résilience

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Michel Allowin

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Les chats. Ces animaux ne sont qu’inutilité, grâce et beauté. Des princes de l’intangible. Par l’élégance souple de leurs bonds, la mélodie des ronrons, ces colères en feulements crachouillés, la volupté de leurs étirements, le regard en quête de pitance ou de caresses. Et ils rêvent, plusieurs heures par jour, commettant le péché d’oisiveté lascive.
Quand les livres commencèrent à manquer pour alimenter les autodafés, les commandos d’Inquisitors déclarèrent la chasse à ces suppôts du Malin. Nous dûmes assister à l’exorcisme du dernier matou capturé par ici. L’une après l’autre quatre longues vis lui vrillèrent les os des omoplates, puis des hanches, jusqu’à perforer au travers de la bête le bois d’une planche de chêne. Rite effectué avec une infinie lenteur retransmise sur Chanel Torquemada. Pas question de s’exempter de cette cérémonie édifiante. Depuis l’ère qui précéda la Guerre des Religions, notre modeste contrée n’avait eu droit à de tels honneurs télévisuels.
L’immolée était magnifique. Une Angora turque haute sur pattes. Sa fourrure soyeuse d’Isabelle était marquetée de motifs gris ardoise, roux, blanc cassé. La queue touffue et la collerette bouffante se nuançaient d’une note crémeuse. Le poil hivernal affichait une épaisseur moelleuse à souhait. Je n’ai pas su la couleur de ses yeux. Les miens, je suis parvenu à les garder au sec. Des billes de caoutchouc discrètement glissées dans les conduits auditifs estompaient les hurlements de souffrance.
J’y pense souvent. Surtout le soir venu.
Les gens de la région n’y font jamais allusion. Ils ont l’enthousiasme mystique tellement pudique... Un don indéniable pour mettre leur angoisse en sourdine. Certains sont vraiment drôles. Si bien sûr ils se sentent en confiance. Et hors la vue du Vicaire-Bourgmestre nommé par le Prélat de l’Église Chritissime. Personne n’a à ce jour dénoncé mon manque d’ardeur pour la traque aux félins. Je suis l’un des deux artisans électroniciens du Comté de Librefoy. Ce métier, dont la compétence si rare est indispensable à la communauté, attire la bienveillance d’autrui. Au point de bénéficier d’une indulgence de célibat accordée par le Clergé mineur. Mes itinérances attisent une curiosité qui peut bifurquer en complicité. Dès lors qu’est acquise la certitude que je ne suis pas un mouchard. J’aime mon travail. Sincèrement. Il permet de vadrouiller par monts et par vaux dont j’ai visité la plupart des demeures, modestes ou cossues. Chez les moins bigots c’est un plaisir sans égal de se dispenser de l’une des trois Suppliques quotidiennes – le Lever solaire, le Zénith, la Vespérale. Buste incliné en direction de Nazareth poser le genou gauche au sol, joindre les mains, ânonner les psaumes en araméen de cuisine. Les plus hardis n’hésitent pas à m’offrir un godet d’eau de vie élaborée à la dérobée. Nettement plus convivial que la rengaine marmonnée du recueillement pieux.

Ça-et-là éclosent les indices de Résilience. J’y suis plus attentif depuis que j’ai rencontré Katana. Reprenant son souffle à notre première étreinte, elle m’expliqua que c’est le nom du sabre des samouraïs. Ce n’est pas son prénom de baptisée, celui que le Néoclergé a imposé à chacun dès que les dogmes concurrents furent éradiqués. C’est son choix assumé de s’appeler ainsi dans l’intimité. Manifestation d’ironie poétique, comme ce surnom « Mutin » dont elle m’affuble, accouplant à double sens tension de rébellion et espièglerie. Oser par les mots désigner selon son gré c’est s’approprier le monde. Même si elle se contente, pour l’instant, de les murmurer nue sous les draps, de les chantonner nue sur le velours d’un tapis de mousse, de les susurrer adossée contre l’écorce rêche d’un arbre alors que je caresse la tendresse de ses seins dénudés. Kat, cette lame charnelle qui aime à pleine peau et chante à tout propos seule, ou pour un auditoire sûr. Qu’un Inquisitor la surprenne à vocaliser et la plénitude de ses lèvres serait écorchée au rasoir. Je n’ose imaginer le châtiment si ses partitions de musique étaient découvertes.
Cette jeune veuve, issue d’une lignée de Patriciens enrichie par le commerce florissant de l’hostie, aurait du être inaccessible à un quidam à peine deux crans au-dessus du serf. Un qui a juste droit à faire partie du décor. À l’instar du vaisselier ou du four à pain. La condescendance de l’Intendant principal m’accueillit à la palissade du domaine familial. Le luxe des résidences de Haute Caste ne doit pas exciter les envies de la populace. Un domestique m’y avait convoqué pour réparer le transformateur du manoir mis à mal par la foudre.
Je suis tombé amoureux de son crâne rasé. Un dôme parfait. Pas une bosselure. Aucun de ces légers creux d’ossature que parfois l’on devine. Interdire aux filles à peine nubiles d’arborer une chevelure ravive l’attrait pour les traits féminins. Et, lorsqu’elles sortent tête couverte du Turban de Pudeur, l’on plonge à l’essentiel d’elles. L’âme. Si les Intègres De Dieu parvenaient à imposer le port de la cagoule aux fentes oculaires couvertes d’un tulle translucide, les femmes n’en seraient que plus désirables, devenant chacune facette d’un même rêve érotique.
Par elle et pour elle, celle dont le myosotis des prunelles m’a happé, celle qui m’a osé, c’est la découverte de cette Résilience protéiforme. Dont les préliminaires se mirent en place dès l’emprise du Christissisme. Je les percevais sans les voir, croyant que me tenir à l’écart de ces frémissements me préserverait. Désormais il m’est facile de repérer ces timides monticules où les gourmands camouflent alcools, confiseries, conserves délicieusement mijotées. À plusieurs reprises des receleurs d’archaïques disques numériques m’ont demandé de réparer leurs lecteurs optiques poussiéreux. Interdire l’accès au bon et beau devient de plus en plus chimérique. L’Intendant hautain lui-même est gardien d’un trésor inestimable : une édition rarissime de l’ouvrage impie intitulé « À la recherche du temps éperdu ». Où un titre approchant. Il a promis de me le montrer un de ces soirs. Je sais que nombre de paysans du cru façonnent des instruments de musique avec des bouts de bois, du roseau, des boyaux de bestiaux, ces cailloux polis puis percés. Des concerts nocturnes réunissant quinze à cinquante adeptes, pas plus, essaiment de grange en grange pour disséminer la transe de danse, libératrice des sens et des corps.
L’autre jour, une petite fille était fière de me montrer une aquarelle. Un simple bouquet de fleurs maladroitement esquissé. Pour un tel croquis, le barème est l’amputation de deux phalanges à l’index de la menotte qui brave l’interdit. Mains coupées à ras du poignet en cas de récidive. Je ne suis pas le seul à discerner ces bruissements qui parcourent toutes contrées, des bourgades jusqu’aux métropoles. La puissance sereine de ces ondes s’amplifie au fil des semaines. Chacun, chacune les capte. Même les plus rétifs à la conjonction inexorable des pièces du puzzle de rébellion. Les Inquisitors ne sillonnent plus les chemins isolés. Ils commencent à délaisser les grands routes et, s’ils s’y aventurent, ne se déplacent jamais sans l’escorte de la Milice du Jéhu. Lors de la foire de la Saint-Moïse, le Vicaire-Bourgmestre a fait mine de ne pas remarquer un groupe de jeunes effrontées qui avaient toutes remonté le Turban de Pudeur au-dessus des oreilles. Combien d’entre elles laissent germer leur chevelure sous le tissu ? Car le droit à la dissimulation subtile précède celui de l’affirmation d’être.

Tôt levé ce matin pour ma tournée, je fis cabrer les montures de la carriole en pilant net devant le Temple Christique. Mes lampions venaient d’en éclairer le fronton. Prenant le temps d’en peaufiner chaque détail, un séditieux y avait dessiné une silhouette féline dont la queue se dressait fièrement en panache. Une chatte Angora turque à la robe Isabelle. Je me suis approché pour admirer sa tête de près. Les prunelles sont orange pastel.
Les sanglots prirent leur envol.
Enfin

PRIX

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Mikael Poutiers · il y a
Très jolie ode à la résistance, aux résistances, subtile, nuancée. Bravo.
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Carine Lejeail · il y a
Je découvre ce texte sur le tard, mais il correspond tout à fait aux univers qui me plaisent! Vous avez une grande qualité d'écriture et beaucoup d'originalité dans votre histoire. C'est vraiment réussi!
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Michel Allowin · il y a
Carine, je vous remercie avec chaleur pour votre passage et la sympathie de vos mots.
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Samia.mbodong · il y a
Bravo Michel,
et merci pour ce texte magnifique et bien écrit. Je te soutiens et j'espère que tu iras loin.
Je t’invite également à lire un texte que j’ai écris et à le soutenir si tu le trouves à ton goût.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/zohra-ma-cherie
Samia

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Michel Allowin · il y a
Merci beaucoup pour ton chaleureux soutien. Je vais aller faire un tour chez ton texte
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AKM · il y a
Je m'abonne au plaisir de vous relire !
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci !

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Michel Allowin · il y a
Merci pour votre passage.
Je prendrai avec plaisir le temps de vous lire

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Michel Allowin · il y a
Merci pour votre passage
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Rupello · il y a
Vite, à confesse !
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Fabregas Agblemagnon · il y a
belle lecture. mes voix. vous pouvez me lire si possible me soutenir (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Michel Allowin · il y a
Merci pour vos suffrages
J'ai fait un tour chez votre texte

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Silvie DAULY · il y a
J'ai été fascinée par cette dystopie mêlant satire des extrémismes religieux, écriture ciselée comme un vitrail et discret érotisme (qu'il est délicat, ce "turban de pudeur" qui met en valeur la beauté féminine! ) Et comme elle sonne juste, la "conjonction inexorable des pièces du puzzle de rébellion"! Cher Michel, je suis aussi admirative que jalouse de votre talent. Si vous acceptez mon invitation, venez lire mon conte "Que ma joie demeure", j'aimerais beaucoup avoir votre avis.
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Michel Allowin · il y a
Un grand merci, Sylvie, pour la sympathie de vos mots chaleureux.
J'ai fait un tout "chez" votre récit

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RAC · il y a
Belle écriture mais mon chat n'a pas trop aimé !
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Michel Allowin · il y a
Merci à vous d'avoir apprécié malgré le martyr felin
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Chorouk Naim · il y a
Bien écrit
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Michel Allowin · il y a
Merci beaucoup !!
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