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Le convoi s'est ébranlé.
Direction cimetière.
J'en fais partie. Pas du cimetière – ça c'est pour plus tard – mais du cortège. Je me suis placé en queue de peloton. Je ne désirais pas me faire remarquer.
Je suis ici car je connaissais le mort.
De loin en fait.
Mais même à cette distance il était nécessaire que je sois là. Je suis un proche de loin, pour ainsi dire. Je suis venu ici presque en voisin afin de l'accompagner vers sa dernière demeure. L'emplacement est prévu, je veux parler du trou, de son trou. Le gars a été prévoyant. Il avait acheté la concession il y a déjà longtemps. Il en a pris pour cinquante ans aux dires de certains, ceux qui savent mieux que les autres. Durée cinquante ans. Cinquante piges à se faire garnir la tombe de vases en fleurs et de plantes diverses en terre pour finir avec un peu de chance par de l'artificiel en pot genre fleurs mortes en adéquation avec l'environnement.
Cinquante ans, le maximum de durée autorisée par la loi. Tel que je connais le client, sûr et certain qu'il en aurait pris plus si on le lui avait proposé. Il voulait l'éternité, comme Victor Hugo au Père Lachaise ou Napoléon aux Invalides.
La tombe éternelle quoi !
Celle qui garde la mémoire des morts ad vitam aeternam même en état de poussière voire en état de rien. Mais faut croire que de nos jours on n'achète plus l'éternité aussi facilement, surtout lorsqu'on se nomme « machin-truc », le genre de patronyme qui, à peine prononcé, se trouve déjà aux oubliettes. On ne choisit pas. C'est bien la seule chose dans sa vie qui lui a échappé, la seule donnée sur laquelle il n'a pas eu prise.
Parce que le reste, tout le reste de son existence n'a été qu'une suite continue de choix et de sélections de choix. Une vie à prévoir, à dire, à calculer, mesurer, remplir chaque seconde qui passe. Un mathématicien de la vie haut de gamme, prévoyant à l'extrême et qui n'a jamais cru au hasard, jamais laissé le destin s'occuper de la moindre parcelle de son existence.

Il est né en retard. C'était prévu un 25 février. Il a attendu le 29. Une année bissextile. Je suis certain qu'il a fait exprès. Un anniversaire tous les quatre ans. Faut vraiment être tordu pour penser à cette bizarrerie au plus profond du ventre de sa mère. C'est vrai qu'il a pris sa vie en main dès le début. Les gens qui l'ont côtoyé à cette période peuvent en témoigner. Sa mère ne lui a jamais donné le sein, c'est lui qui l'a pris, choisissant le téton gauche ou droit à sa convenance lorsque la faim se faisait sentir.
Ce n'est pas la vie qui l'avait agrippé mais lui qui se l'était appropriée.
« Un enfant facile ». Ainsi répondaient ses parents lorsque l'occasion se présentait, lorsque dans une assemblée de famille les questions fusaient sur l'éducation de leur progéniture respective. « Cet enfant c'est le rêve de tout parent, il s'élève tout seul », ajoutaient les géniteurs avec une modestie des plus feintes à faire pâlir d'envie les parents en doute de leur savoir-faire.

Rapidement il avait marché, parlé puis écrit.
Un surdoué de la vie.
Tout s'était enchaîné avec une facilité déconcertante.
Les années d'enfance s'étaient déroulées suivant un ordonnancement de métronome. Il était le chef d'orchestre de sa propre existence ne laissant jamais quiconque s'occuper de son futur immédiat. Jour après jour, année après année notre énergumène avait construit sa vie. Toutes les personnes qui l'ont côtoyé peuvent en témoigner. Cet homme là s'était fait tout seul et qu'importe ce qu'il a fait.
Parce que tout simplement il l'a fait.

Et voilà qu'aujourd'hui il est conduit vers son trou.
Je regarde le troupeau.
Lui devant, eux derrière.
Je me dis que jusqu'à la fin ce sera lui le meneur. Joli pied de nez au monde vivant.
Nous arrivons.
Le trou est grand ouvert.
Le fourgon recule.
Il freine brusquement.
La porte arrière s'ouvre, libérant le cercueil qui se retrouve au fond de la fosse.
J'y avais pensé. Il l'a fait.
Il s'est enterré tout seul.

PRIX

Image de Hiver 2016
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Philippe Clavel · il y a
Ce petit texte vif à la fois ironique et loufoque sied bien à cette période de Toussaint et me rappelle le corbillard que j'accopagnais, enfant de coeur dans les années 60, depuis le village jusqu'au cimetière empruntant sur deux Km ce chemin bucolique qui avait pour nom "le chemin des corps" ... j'entends encore après avoir lu cette nouvelle, les voix des proches, et des "proches de loin" qui parlaient dans le cortège, d'abord à voix basse, puis un peu plus fort, émaillées de ci de là, d'un éclat de rire qui se perdait vite dans les sanglots des plus proches parmi les proches
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Patrick Lagrandefalaise · il y a
Il y a dans les cimetières des éclats de lumière qu'il me plait de laisser passer.. Merci pour votre commentaire
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Zutalor! · il y a
Chute météorique originale à la fin. Ah mince, je viens de dévoiler le pot au météore ! Pas banal qu'une météorite tombe précisément sur un cimetière au moment où les croques s'y pointent...
Nan, je déconne. Pour les lecteurs, petits canailloux malins pressés — il y en a sur Short, j'en fus (de canon) au début — qui se rendent directement "aux commentaires" comme on va à la noce ou à l'enterrement, je l'assure : c'est bien autre chose !
A part ceci, du style, nerveux et vivant, et c'est bien le moins que de le reconnaître...
J'adore, et j'en rigole encore !
+ 1 évidemment et, j'oubliais, dans la même veine — simplicité, clarté, efficacité — que, pour ce que j'en connais :
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/perles-en-pluie
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/poete-6

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Patrick Lagrandefalaise · il y a
Merci pour ce commentaire détaillé et étayé. J'aime assez écrire sur la mort, l'autre rive de la vie en quelque sorte.
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Leina Cooning · il y a
L'histoire du premier et du dernier. oui l'image de la mort, mais je trouve en sourdine. Chef d'orchestre de sa vie nous informe l'auteur. Bon à peu près partout, il semblait plutôt fortiche ce mort. Le narrateur est tout à la fin de la filée du cortège. l'autre, le mortibus, devant. Une certaine image de la réussite de l'autre. Caricature bien entendu. Très bien écrit. On ne décroche pas et c'est bigrement sympa. Çà pourrait nous rappeler une toute petite coïncidence avec le film Harold et Maude. Mais le texte est fort personnel mv +++ S.
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Michel Dréan · il y a
Mon vote Patrick, pas éternel faut quand même pas pousser mais presque ;-)
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Henri · il y a
Un plaisir de lecture . Merci aussi de nous avoir fait découvrir ce partage de courts récits.
A bientôt
Henri

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Patrick Lagrandefalaise · il y a
C'est aussi une façon de faire son trou... Merci
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Geneviève Marceau · il y a
Ah la mort, la mort nous fait vivre, et mourir bien entendu...
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Geneviève Marceau · il y a
Beau texte!
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Patrick Lagrandefalaise · il y a
La plume posée reste toute aussi légère... Merci
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Michèle Thibaudin · il y a
Un vrai moment de plaisir.
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Patrick Lagrandefalaise · il y a
Au plaisir de se lire encore... Merci
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Elo Guti · il y a
Il est impossible de lire cette nouvelle, sans entendre le narrateur nous murmurer dans l'oreille. C'est très agréable, familier et drôle. Et la chute... quelle chute ! Merci :) +1 vote
(Aussi, je me permets de vous inviter à lire ma première nouvelle très très courte, qui m'introduit dans la famille de Short Edition.)

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Patrick Lagrandefalaise · il y a
Une critique qui donne envie de réciprocité... J'y cours
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Prijgany · il y a
Mon vote ; non, il ne s'est pas enterré tout seul, c'est moi qui l'ai enterré ; la preuve ? Viens lire ce texte que j'ai intitulé "le trou". Parlant de "trou", il faut bien trouver des correspondances. Très bon texte = 1 vote en tout cas. Bonne continuation... moi je m'en vais bêcher.
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Patrick Lagrandefalaise · il y a
Possible que mon héros à trop bêché... Merci en tout cas et bon trou au tien
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