Entre nous

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« Tu ne dis plus rien ? »
Et que faudrait-il que je te dise ? Que ce n'est pas grave ? Que ce sont des choses qui arrivent ? Que je comprends ? Que je te comprends ?
En vérité, j'ai la gorge sèche, si sèche que je ne pourrais articuler un seul son. Et le ventre tellement noué. Parler ? Parler d'autre chose, bien sûr ? Mais non, je m'accroche à tes derniers mots. Ma main s'agrippe au téléphone. Si fort... Je vais finir par le broyer.
Ton souffle est suspendu. Tu attends ma réponse. Comme une absolution. Tu espères vaguement quelques secondes. Si longues... une éternité. L'air se charge de ta culpabilité.
Et tu balances :
« Tu sais, c'est peut-être bizarre, mais dans le fond c'est mieux ainsi. Ton père et moi, on ne se supportait plus. Depuis que tu es partie de la maison, il ne se passe presque pas un seul jour sans accrochage. Dans le meilleur des cas, nous n'échangeons pas un seul mot. C'est dur de réaliser que l'indifférence est devenue la solution la plus acceptable. Alors, oui, je crois qu'il est vraiment temps de nous séparer. De toute façon, tu as ta propre vie maintenant... »
Tout cela d'une seule traite. J'ai eu peur un moment que tu ne te noies dans ton discours, que tu ne t'épuises dans ce sprint effréné pour me convaincre, pour obtenir mon pardon. Tu reprends haleine.
« ... n'est-ce pas ? »
Une dernière perche désespérée pour me demander de changer de sujet. N'est-ce pas ? N'est-ce pas que j'ai ma propre vie ? Je fêterai mes vingt-cinq ans à la fin du mois. Je suis indépendante et épanouie. Je viens de décrocher un travail intéressant, tout juste sortie des études. Et puis, qui sait, j'ai peut-être rencontré quelqu'un que je vous – te – présenterez bientôt ? Non ?
Ma main s'agrippe au téléphone. Je vais finir par le broyer.
Tu n'en peux plus. Tu étouffes de mon silence.
« Mais toi alors, ma chérie, comment ça se passe ?
— Moi... »
Je bredouille. Mes cordes vocales se grippent.
« Oui, cela fait si longtemps que l'on ne s'est pas vue. C'est à peine si je me rappelle à quoi tu ressembles. »
Ton humour fait long feu. Elle remonte à quatre mois, en effet, ma dernière visite – j'habite si loin – mais tu serais sans doute effrayée de constater qu'actuellement je ne me ressemble plus.
Ma main s'agrippe au téléphone. D'un naturel si enjoué, je suis totalement déconfite. Mon visage dégouline lentement, se décompose morceau par morceau, se disloque en petits copeaux d'amertume.
« Tu ne dis rien ? »
Pour la deuxième fois depuis le début de cette conversation, de ce monologue, tu me poses cette question. Il faut que je réponde. Je sais qu'il faut que je réponde. Que je souris. Il paraît que ça s'entend au téléphone. Tu as tant besoin d'être rassurée.
Il faut que je le fasse... que je te dise... Je n'y parviendrai pas.
« Je n'arrive pas à y croire !
— Croire à quoi ? »
Croire à quoi ? En vous peut-être ? Mon père, ma mère, ce couple de démiurges qui a construit un monde pour moi pendant toutes ces années, qui m'a aidée à tracer les premiers kilomètres de mon parcours en me tenant la main, en me portant lorsque j'étais fatiguée, en me hissant sur ses épaules pour que je puisse admirer le paysage de haut et peut-être atteindre les étoiles, sans jamais démissionner ni se décourager, sans jamais abandonner.
« Tout cela c'était faux alors ?
— Qu'est-ce qui était faux ? Non... on ne peut pas dire ça... »
Un blanc. Un spasme. Cette fois, c'est toi qui ne dis plus rien. J'y suis peut-être allée un peu fort. Ma langue résonne encore de la rumeur du reproche.
Tu cherches tes mots.
Entre nous, l'espace se distend. Si nous avions encore les téléphones à fil en tire-bouchons de ta jeunesse, j'entendrais ta main s'emmêler dedans, jouer avec les volutes. Mais là, dans cette époque qui est la nôtre, avec tous ces moyens de communication pour nous rapprocher, tu sembles juste, les jambes agitées, marcher de long en large comme pour tenter de réduire la distance qui nous sépare. En vain. Elle ne se compte pas en kilomètres, oh non !
Allez, il faut y aller. Tu ne peux pas me perdre. Pas moi.
« Tu sais, il y a quand même eu de bons moments : ta naissance, tes premiers pas, tes premiers mots, toute ton éducation. Tout cela, nous l'avons partagé. Mais à présent... Eh bien, entre nous, il n'y a plus rien. »
Je ravale ma salive. Comment ça plus rien ? Pourtant entre toi et lui, il y a « et » ; entre vous, il y a moi.
Et maintenant, c'est comme si tout ce que j'avais vécu, tous les souvenirs de cette enfance heureuse se putréfiaient dans le bourbier visqueux du présent. Les fondements même de mon existence sont prêts de s'écrouler. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas juste.
Je me révolte.
« Alors comment ça... »
Rien ?
La distance entre nous s'agrandit encore un peu plus.
Plus de son. Plus d'image.
Ma main se relâche.
Plus de batterie.
Chez qui irai-je à Noël ?

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
On possède tous les moyens de communication sophistiqués et on n'est plus fichu de se parler en live... Bien vu ! (Peut-être LE CHEQUE vous fera sourire chez moi si vous passez...)
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Sandrine Michel · il y a
Un sujet douloureux dans une famille écrit avec tact
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Chateaubriante · il y a
quand les parents se séparent, les enfants déboussolés se repassent le film de leur enfance, adolescence et ne comprennent pas que tout cela soit comme effacé, comme s'il avait eu imposture
un divorce du point de vue de l'enfant même devenue adulte
l'incompréhension s'installe et le choc est d'autant plus brutal sans face à face, via satellites

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JARON · il y a
Bonjour Korete, vous avez su avec vos mots traiter ce sujet délicat avec beaucoup d'émotion. On imagine aisément les attitudes au téléphone, vos mots sont de véritables images. Mes voix sans hésiter. Si vous avez un instant pour découvrir "mondes parallèles" en finale du court et noir, j'ai essayé à travers cette fiction de sensibiliser l'être humain à la sauvegarde de notre planète. Merci d'avance et belle fin de journée à vous. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mondes-paralleles-1
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Jean Calbrix · il y a
Un sujet traité avec beaucoup de tact et de finesse : la séparation des parents quand les enfants sont adultes. Et la question "Chez qui irai-je à Noël ?" montre le désarroi cruel de la jeune femme que la situation parentale entraîne ! Bravo, Korete ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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Zouzou Z · il y a
Une séparation n'est jamais sans douleurs...mes voix
en lice aussi mais Poésie...

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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte plein d'émotion.
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Utilisateur désactivé · il y a
Texte douloureux qui se lit comme on regarde une scène de film, bien vivante.
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Stéphane Sogsine · il y a
- Je me suis laissé prendre par ce tête à tête avec soi même
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Norsk · il y a
J'aime cette présentation de la relation parents/enfants entre adultes, sa complexité et la douleur qu'elle engendre parfois.

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