Entre les ombres

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Je suis un homo economicus englouti dans mon époque, comme tous mes personnages. Retrouvez mes critiques et chroniques sur Azimut et abonnez vous: https://blogdesign.blog/ Suivez moi sur ma page  [+]

Image de Été 2018
Je n’ai plus de nom. J’en avais un avant, mais il a fini par perdre sa substance. Il n’est plus qu’un nom commun pourvu d’une vague signification. Ils m’appelaient l’Ombre. Vingt ans que je fais ce métier, que je la protège. Elle a vieilli et est encore belle, mais la jeune génération commence à l’oublier. Elle n’avait pas d’activité politique particulière, ne défendait aucune cause alors, en dehors des fans et des paparazzis, ma vie n’était pas passionnante.
Aujourd’hui, personne ne la menace plus, la presse people s’en désintéresse et mon activité consiste principalement à écarter de rares prétendants un peu trop déterminés, sauf si elle s’intéresse à eux, bien entendu car pour ça, elle n’a pas changé, elle s’en lasse très vite, deux semaines en moyenne. Le plus endurant a fait deux mois. C’est que j’ai mes statistiques, j’entretiens bien mes tableaux Excel. Dans les années 90, quand elle faisait encore partie du star-system, c’était autre chose. On me voit sur toutes les photos, un peu en retrait, c’est vrai, mais le rôle de l’ombre n’est pas d’être dans la lumière. J’étais fier de mon statut et pour rien au monde, je l’aurais échangé contre un autre.
Je suis devenu l’ombre d’une chanteuse qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle est toujours belle, c’est vrai, mais je ne suis pas vraiment objectif, elle a pris du poids, ses seins tombent. Ça aussi je l’ai noté. Elle plaît toujours aux hommes, mais ce n’est plus la bousculade d’avant et aujourd’hui, c’est souvent elle qui part à la chasse. Pour tout dire, je sens que je ne suis plus d’aucune utilité, mais elle continue à me payer. Parfois, elle a un peu du mal, les recettes ne sont plus les mêmes et il manque quelques billets dans l’enveloppe. Je fais semblant de ne pas m’en apercevoir. Il serait peut-être temps pour moi de lui faire mes adieux pour enfin voler de mes propres ailes. Je ne suis pas encore trop vieux, mais dans dix ans, ce sera trop tard. Je ne partirai pas, j’ai trop peur de lui faire du mal. Je suis tout ce qui lui reste, le dernier vestige de sa gloire déchue, elle ne supporterait pas mon départ, et moi non plus.
Je ne connais qu’elle. Enfin, le verbe connaître n’est peut-être pas approprié. Connaître ses déplacements, son régime alimentaire, identifier des agresseurs potentiels, ce n’est pas vraiment connaître. Ce n’est que depuis quelques années que je la vois autrement, que j’observe ses silences, que je guette ses sourires, que je me démène pour la satisfaire, que je lui fais des petits cadeaux...
Elle aussi semble me voir autrement, plus vraiment comme une ombre je dois dire. Elle me pose des questions sur mes goûts, sur ma mère... Je ne me souviens plus comment on en est arrivé à coucher ensemble. C’est venu tout naturellement et c’est rapidement devenu une habitude.
Je suis inquiet tout de même. Il y a un mois, elle a reçu un mail qui l’a beaucoup marquée. Elle s’est remise à chanter sous la douche, cela faisait des années que ça ne lui était pas arrivé et la semaine dernière, elle m’a dit qu’elle voulait dormir toute seule. J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir au milieu de la nuit ainsi que des rires étouffés. Il est parti au petit matin. C’est pour ça que j’ai jeté son PC par la fenêtre. Elle était furieuse et m’en a beaucoup voulu, mais le soir, elle est revenue radieuse avec un PC flambant neuf.
Elle ne me parle plus de cet incident, mais je sens bien que quelque chose s’est brisé. Elle va me quitter.

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