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Entre chiens et loups

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Lucie M. Ponroy

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Il est mort.
Hier, à 18h45, dans ses bras.
Elle sent encore la chaleur de son pelage sur sa paume lorsqu’elle a posé sa tête inanimée sur la table du vétérinaire. Elle est sortie, sans se retourner.
Depuis, elle avance, s’agite, court dans tous les sens pour oublier. Elle se sent ridicule, comment expliquer à son mari, ses enfants, ses amis, ses collègues, que deux mois après, elle se sent sèche, creuse, aussi vide que le panier dans l’entrée. Ils la prendraient pour une folle.
Alors, elle ne dit rien, jette le vieux panier, les jouets en caoutchouc déchirés, apporte la niche en kit à la déchetterie et décide de profiter du temps que les sorties du chien n’occupent plus.
Elle part, en cette belle fin d’après-midi d’automne, courir, dans les grandes allées du bois.
Et elle court, elle court, la tête vide. Sans penser à tous les moments partagés avec son chien au milieu de ces arbres.
Elle court, encore. Ni vraiment là, ni ailleurs.
Un léger craquement derrière elle. Elle sursaute légèrement puis se rappelle que l’automne ce ne sont pas que des couleurs... les feuilles bruissent, les glands craquent, les marrons roulent, tout n’est pas mort, la vie se débat.
Son pied frappe le sol d’un rythme rapide et régulier, elle s’apprête à ajuster instinctivement autour de sa taille, la ceinture de jogging du chien... Laisse sa main en suspens.
Ne pas penser, ne pas ralentir, il lui reste bien vingt minutes avant de finir son tour. Elle n’a plus croisé personne depuis un bon moment, les journées qui raccourcissent découragent les promeneurs et les sportifs. Et la nuit n’est plus très loin, les ombres s’allongent.
Soudain, un jeune épagneul lui tourne autour, il saute, caracole, se retourne comme s’il avait été mordu, jappe, court, revient. Elle est tentée de laisser sa main trainer sur son pelage chaud et vibrant, mais il continue ses cabrioles comme s’il jouait avec un compagnon.
Son comportement l’intrigue, mais pour finir, il répond à l’appel de son maître qu’elle distingue à peine au loin sur la grande plaine.
Elle reprend son jogging. Accélère la cadence.
Elle se retrouve encore plus seule qu’avant, « entre chiens et loups » comme ils disent.
Elle arrive près du Lac de Buhel, elle aime emprunter des chemins différents, sinueux, paysagés qui lui permettent de sortir de la monotonie du footing. Mais, à cette heure-ci, le lac est d’un calme étrange, un peu effrayant, avec ses nappes de brume éparses.
Elle sent alors sa taille et tout le bas de son corps tiré violemment vers la berge, surprise et effrayée, elle tente de résister mais la force qui l’entraine est plus puissante. Ses pieds freinent autant qu’ils peuvent et stoppent finalement à deux centimètres du bord du lac. A peine stabilisée, cherchant à comprendre ce qui vient de lui arriver, elle entend des jappements frénétiques et sent, dans un fracas d’ailes et de plumes, une famille entière de canards sauvages la frôler , et se disperser de façon confuse, comme paniquée.
Elle voudrait bien comprendre... mais elle doit reprendre sa course si elle ne veut pas finir à tâtons dans le noir. Elle rejoint l’allée principale, qui, si elle court bien, la ramènera au parking en sept à huit minutes. Elle respire profondément. Quel drôle de jogging ! Son souffle plus régulier, sa foulée plus automatique, elle se sent bien, enfin l’équilibre parfait entre sa tête, son cœur et ses jambes. Elle profite de cette sensation de plénitude.
Pas longtemps, elle se sent tout à coup angoissée, préoccupée. Quelque chose ne va pas, lui échappe, mais elle ne sait pas quoi. Elle se fie souvent à son instinct, à ses sens. Et là, elle sent une odeur qu’elle ne devrait pas sentir ici au milieu des arbres, une odeur qu’elle connaît,... reconnaît, surtout depuis qu’elle a arrêté de fumer : la cigarette !
Son pouls s’accélère, la sueur coule le long de ses sourcils, et ce n’est plus sous l’effort physique. Son cerveau s’active pour réfléchir vite et bien.
Pourquoi sent-elle la cigarette au milieu des pins, des hêtres et du crottin de cheval, alors qu’elle est seule à des kilomètres à la ronde ?
Elle pile net, pour faire taire le bruit assourdissant de ses pieds sur le macadam et de son cœur qui bat trop fort. Elle cherche attentivement à interpréter le silence et tente de retrouver un semblant de calme.
Elle n’a pas le temps de se tourner pour chercher d’où vient cette odeur de tabac. Une main, sèche, empestant la nicotine se pose sur sa bouche tandis qu’un foulard lui recouvre la tête. Elle étouffe, le tissu lui rentre dans la bouche et l’empêche de respirer, elle ne pense même pas à crier. Elle sent deux mains puissantes la pousser genoux à terre, lui attraper les poignets et les lui passer derrière le dos pour les attacher. Que va t’il lui arriver, elle est là, seule, à la tombée de la nuit au milieu du bois désert. Elle pense à ses enfants, son mari, elle se dit qu’elle doit bouger, se défendre, réagir, elle n’a pas le droit de rester sans rien faire. Mais impossible de remuer ne serait-ce qu’un doigt tellement l’individu a serré le cordage. Allongée maintenant au sol, elle se sent faible, si seule, prête à abandonner la lutte tant elle lui semble vaine. A cet instant, elle perçoit un ensemble de mouvements désordonnés, des jurons, des coups de pieds en même temps qu’un grondement sourd qu’elle n’arrive pas à identifier. Mais l’individu n’a plus les mains sur elle, et elle souffle déjà une seconde. Elle écoute de toutes ses forces, pour essayer de comprendre ce qu’elle ne voit pas. Elle sent un souffle chaud et humide passer au-dessus de sa tête, devine une jambe lancée à toute puissance, un choc sourd, un couinement plaintif suivi immédiatement de grognements féroces de plus en plus agressifs. Pas de doute, un chien s’est mêlé à la bagarre. L’individu crie maintenant, hurle des injures. L’animal a dû l’agripper, car il s’agite dans tous les sens, crie, panique avant de détaler poursuivi par la bête aboyant férocement derrière lui, puis.... plus rien, le silence.
Elle n’arrive plus à réfléchir, ne réalise pas qu’elle est peut-être sortie d’affaire, elle reste juste là, prostrée.
Jusqu’à ce qu’elle sente quelque chose de baveux lui passer sur les poignets. Elle n’a pas le temps de s’angoisser de nouveau parce qu’elle réalise que c’est le chien de toute à l’heure, qui ronge comme il peut les cordes qui l’enserrent. Elle ne cherche pas à comprendre, ni même à s’étonner, elle le laisse faire, se sentant tout à coup en sécurité, elle ferme les yeux et attend. Les cordes se relâchent d’un coup, elle a les mains libres. Elle se redresse en tremblant pour s’asseoir, ôte le foulard de sa tête. Elle aspire une grande bouffée d’air et cherche le chien qui l’a libérée, elle ne le voit pas. Elle a mal au cou, tourne péniblement la tête dans toutes les directions : rien. Certes la nuit est tombée maintenant, mais la lune est bien visible, et le ciel est clair, sans nuage. Pas un chat, encore moins un chien.
Elle se relève complètement, ne sait que comprendre. Elle fait face à la lune et se remet doucement en route, elle sait qu’elle doit avancer maintenant, vite reprendre le fil de sa vie. Elle se retourne une dernière fois, et s’arrête déconcertée. Au sol, une ombre part de ses pieds qui dessine distinctement une laisse et au bout une forme de chien, non, pas « un » chien, « son » chien, c’est lui elle en est sûre, elle reconnaît sa queue brisée au deux tiers qui forme un angle très particulier, sa queue qui bat la mesure, elle entend même son halètement joyeux. Ca y est, elle est devenue folle, l’agression, le choc, c’était trop pour elle !
Elle s’agenouille malgré tout, se prend à caresser l’ombre qui se laisse faire, et remarque le rythme de la queue qui accélère ses battements.
Elle se relève, persuadée d’avoir des hallucinations mais contente de se laisser emporter par ce jeu.
Elle se retourne, convaincue que l’ombre a disparu.
Elle a disparu.
A sa place, trône juste une énorme crotte dont l’odeur signe la présence réelle et récente de son auteur.

PRIX

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AKM · il y a
Une bonne maîtrise de son art ! Chapeau !
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci

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Nathalie bastien · il y a
On se fait happer par le texte dès la première ligne. L'auteur nous prend pas la main comme il prend son chien par la laisse, pour ne plus nous lacher avant la dernière ligne...surprenante !
Un (trop court) moment de lecture passionnant. Bravo !

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Tatateur · il y a
Beaucoup d’émotion et de suspense, votre histoire m’a beaucoup touchée (j’ai un chien 😉).
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AVan · il y a
je ne vais plus regarder Moon pareil!!!
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Lesbordelais · il y a
J'ai beaucoup apprécié le rythme et l atmosphère Bravo
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Reveuse · il y a
Excellent j'aime beaucoup votre texte. Moi qui ai une chienne que j'adore je comprends l'héroïne !!C'est bien écrit et le suspense bien mené. Vous avez mes 5votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste. Bravo en tout cas
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Camille Taboulay · il y a
Bravo ! Et j'espère te retrouver demain entre de vrais chiens…
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Sabrina Guerreiro · il y a
Très bon texte !!! J'ai plongé dedans avec angoisse...et la fin m'a fait sourire ! Merci
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Tino · il y a
Excellent texte. Narration avec touche d'intrigue et émotion avec fin heureuse, grâce au meilleur ami de l'homme.
Félicitations et merci pour partager ces grands moments avec nous.

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Chantal Noel · il y a
Surprenant, angoissant et une fin amusante. Mes voix
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