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Entre chien et loup

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sophie LABELLE

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En compétition

Cela se passait une fin d’après-midi en automne, Flore ne jouait pas souvent au tennis mais elle avait accepté d’accompagner Martha. Elles cheminaient toutes les deux le long du sentier, les petits cailloux roulaient doucement sous leurs pieds.
Le chemin serpentait entre quelques prairies, une fraîche humidité les faisait luire d’un vert printanier. Martha était en tête, suivie nonchalamment de Flore dont le pas trainant rythmait la marche silencieuse ; on entendait juste le frôlement de ses baskets rouges sur les cailloux.
— Alors tu avances ! s’impatientait Martha.
— C’est bon ! J’arrive ! lâcha mollement Flore, habituée à être un peu malmenée par sa meilleure camarade.
Elle se demandait comment elles avaient pu devenir amies, elles, si dissemblables. Martha au caractère bien trempé, délurée, toujours fière et peu discrète sous sa frange brune. C’était une fille qu’on remarque et Flore l’avait dès le premier jour de collège déjà repérée. Comment la manquer ? Elle riait tellement fort, bousculait les portes, parlait à tout le monde. Un fort caractère.... mais sociable. Matha s’était approchée d’elle :
– Salut, t’es nouvelle ? En répondant par la positive, un lien indéfectible s’était noué. On les voyait toujours ensemble rire et se promener jusqu’à ce jour d’avril où leur ballade les conduisait tout droit au tennis.

Il était au bout du sentier, le maillage de la clôture apparaissait dans une trouée d’arbres, et la masse rosée et dure du sol grossissait à vue d’œil. Le terrain était entouré d’un bois de fins arbres emmêlés comme un inextricable nœud que l’œil n’arriverait jamais à défaire.
— Un peu flippant comme endroit, non ? dit Flore.
— Pff !, n’importe quoi ! répondit l’autre en ouvrant la grille du tennis.
— Allez, en place camarade !
Et Martha bondit par-dessus le filet pour se placer raquette en main du côté opposé à la porte. Flore lança la première balle. Sautant, courant, se démenant, chacune pour renvoyer l’objet jaune et charnu. Les balles s’enchainaient et les filles bondissaient d’un côté à l’autre.

Absorbées par leur jeu elles ne remarquèrent pas que la lumière commençait à décliner. Les ombres des hêtres et des bouleaux s’allongeaient de plus en plus sur le sol comme des langues géantes et molles qui leur léchaient les pieds. Cela faisait virer le rose du terrain au grisâtre, avec des légers reflets mordorés. Un coup plus fort expédia une des balles loin par-dessus le grillage.

La balle n’était plus visible, enfouie dans la verdure au pied des arbres.
— Tu vas la chercher tu es plus près !
Flore avait bien reçu le message mais ne bougeait pas, elle regardait les
plantes longilignes qui masquaient le soleil descendant. La lumière devenait rougeâtre et déchiquetait les branches en mille ramures.
— T’as peur du loup ? ironisa sa copine.
Un tremblement nerveux trahissait le stress de Flore. Les feuillages, cette masse sombre et lugubre aspirait son regard. Évidemment, c’est stupide, juste une appréhension débile, et elle se dirigea vers le bois, ayant vaguement repéré où la balle était tombée.
Elle ne l’avait pas perçu de loin mais une odeur d’humidité et de feuilles en décomposition se dégageait des sous-bois, le moindre crissement la faisait sursauter mais elle avançait, doucement.
— Tu vas te faire bouffer !
Flore scrutait le sol, et faisait un effort infini pour ne pas déranger ce tapis de végétaux morts. Ses yeux cherchaient désespérément de tous côtés. Et toujours cette entêtante odeur de mousse.
Ah, ça y est ! la voilà cette balle, nichée sous les ronces.
Au moment où Flore saisit l’objet, un gros craquement se fit entendre. Un bruit sec et quelques pas précipités et lourds s’éloignant dans la direction opposée.
La fuite ! Courir ! Courir !
Enjambant les plantes, slalomant entre les troncs, la jeune fille fendait l’air à perdre haleine. Les branchages comme de minuscules griffes, s’accrochaient à son blouson contrariant sa trajectoire. Mais elle balayait cet obstacle par une course effrénée et arriva essoufflée et hagarde près de sa copine :
— Il y a quelqu’un... ou quelque chose…
— Un rat ou un oiseau !
— Non, c’était grand et noir ! reprit la première.

Les deux filles observaient le bois qui ondulait doucement avec le vent, quelques feuilles voletaient. La lumière d’automne maintenant baissait de plus belle et répandait ses rayons violacés sur toute la nature. Mine de rien, il faisait beau, l’air était calme et doux. Les craintes se dissipèrent donc, peut-être que Flore avait mal vu.
— Allez, on reprend la partie, on a encore le temps de faire quelques balles ! dit Martha.
Les deux joueuses reprirent les échanges mais au bout de quelques minutes la balle se retrouva de nouveau hors du terrain,
Cette fois-ci c’est Martha qui s’enfonçait dans les bois, sa silhouette filait entre les arbres, et les rayons de soleil s’interrompaient de façon intermittente au passage de la jeune fille. L’effet cinétique dura quelques temps. Son ombre se déplaçait de loin en loin. La silhouette disparut derrière les branchages... puis... plus rien.

.........................................

Flore avait attendu un long moment pensant à une farce et ce n’est qu’après une bonne demi-heure et la nuit presque tombée qu’elle avait donné l’alerte. S’en était suivi un ballet d’hommes en uniforme et de lampes de poche. La police avait fouillé tout le bois, retourné toutes les mousses, examiné tous les bosquets, rien, pas une trace.
Elle avait une intuition profonde au fond d’elle-même, inscrite dorénavant et tatouée dans sa chaire : vivre ou mourir, à quoi cela tient ?
Les contes étaient pleins de ces histoires-là. Elle se sentait comment une souris que le chat aurait laissée fuir, uniquement par caprice.
Le commissaire et ses collègues cherchaient une explication plus rationnelle, ils perdaient leurs temps, c’était certain.

PRIX

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En compétition

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Yann Olivier · il y a
Mes.voix !
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Marie Kléber · il y a
Le mystère reste entier. Et le suspense est bien mené. On tremble...
Mes voix pour votre texte

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Nelson Monge · il y a
Un onirisme très bien ancré dans le quotidien. Bravo et mes votes. Si vous aimez l'Amérique des années 1950, vous apprécierez peut-être mes "Métaux brûlants" ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/métaux-brûlants
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JARON · il y a
Bonsoir Sophie, un texte bien construit et un récit captivant de bout en bout, mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour venir en Transylvanie, venez faire la fête au château de Bran, vous y serez bien reçue. En attendant, belle fin de journée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Moniroje · il y a
Ah oui!! quand la méchanceté plane... tout le beau s'en va...
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sophie LABELLE · il y a
merci à vous tous.
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Oscurio De Syl · il y a
Le titre nous envoie sur la piste d'une fable ou d'un conte et l'on découvre quelque chose de bien plus sombre. Belle plume !
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Vrac · il y a
Admirable, rien que le titre, qui joue sur les mots et l'idée, fait frissonner. C'est un récit qui, par son écriture, est très prenant
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Blandine Rigollot · il y a
Brrr... Une histoire d'ogre avec de jolies descriptions de la nature, une sourde angoisse qui monte, et l'attention attirée sur notre impuissance essentielle : vivre ou mourir, à quoi cela tient ? Que l'on soit sûr de soi ou en retrait... L'issue n'est pas explicite, mais on redoute clairement de ne pas retrouver Martha.
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Chantal Cadoret · il y a
On se laisse emporter nous aussi. C’est efficace! Je vote. Merci de venir sur ma page!
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