Entends le prélude des saxicoles

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Automne 2020
Les pierres n’ont plus leur patine malgré les soins que je prodigue. Des ombres moirées se couchent entre les coins rouillés des plaques funéraires. Le fragment solitaire brisé gît auprès des vases et je le retrouve toujours renversé chaque fois que je visite les tombes d’où parviennent des bruits rauques.
Ces râles se mêlent à d’autres soupirs plus impatients. C’est un hoquet qui se ramasse, sursaute et part s’accrocher par rhizoïdes sur la première fissure d’un granit qui cherche à rompre ses liens avec la terre.
Une autre vie fermente derrière la dalle où circule un temps inanimé. Las, le désir de mort n’est plus qu’un vieux pardessus qui ne dérange plus. Tu n’arrives plus à t’en remettre de la dernière nocturne quand le médaillon s’est couvert de bulles qui s’évadent.
Plus aucun geste ne saura ramener le corps qui s’effrite. La peine tombe sur le visage dans le cadre ovale au bord doré où le regard captif se retire, se ruine dans le lointain, abîmé par chaque jour de fugue. Combien de solitudes faudrait-il consumer pour arriver à la tienne ? C’est une histoire qui s’éloigne.
J’ai cessé d’arpenter les allées austères où flétrissent les chrysanthèmes. Tu recueilles la pluie des larmes au creux des ciels qui t’emmènent. Je ne t’entends plus dans les pages où tes cris ont mordu à la lumière.

Puis un jour, j’ai surpris l’inattendu.
J’ai vu une sylvide se pencher sur le muret qui encercle la tombe. Là où je me juchais, après les gouttes versées sur les fleurs renouvelées, après avoir repoussé des feuilles sèches tombées sur le glacis de la stèle.
Les strates de mousse végétale sont venues par mottes compactes, vite suivies par les campanules violettes qui ont mesuré le vide pour s’y jeter, retenues seulement par leurs filaments. J’ai caressé une traîne de cendres entre les interstices sur lesquels des plantes en coussin se sont mises à proliférer.
De la dalle parcheminée s’égayèrent quelques notes, les premières à vouloir se lancer hors de l’habitacle.
L’aubriète mauve se mit à cascader par bouquets sauvages en sortant des échancrures pour s’effondrer sans peur dans l’air qui la guide.
Apparut la cymbalaire des murailles. Mes jambes en étaient griffées quand je me heurtai aux tiges lovées dans les anfractuosités.
Tombant le long des blocs de pierre, s’agrippant aux parois assourdies par le jeu des lyres rampantes, elles frémissaient de libérer quelques accords.
De la solitude des pierres s’est échevelée la mélancolie des muricoles.

Je fis leur connaissance.
Je suivis leur avancée. Je n’avais pas envie de les arracher. Elles étaient nées d’une vie perdue, en avaient fait leur nourriture, étaient venues vivre leur naissance au grand jour.
Plus de somnolence craintive ni de béances livides.
Ne demandant que le sel de la délivrance, absorbant les nutriments venus de la voûte sifflante, prenant au vent l’oxygène de la quiétude, elles osaient enfin se nourrir de rayons lumineux.
Je fus atteinte par les arpèges d’un appel. Dans mon hébétude, j’entendis les murmures de ceux qui ratissaient les rocailles. Ils revenaient, autrement, mais ils revenaient, les mots que tu m’as donnés, les regards traversés d’attente que tu m’as laissés, les gestes fragiles posés sur les vibrations de l’oubli.
Sur les croches noires des arabettes et les blanches fleurs des alysses se jouait la non moins funeste partition des disparus. S’y blottissait une jouvence avec une once d’attention et de compassion, comblant les cavités, puisant l’eau tout au fond des sols attristés par le passage des corps ankylosés. Avec la poussière, les débris de pleurs ont pris le temps de remplir de duvet leurs racines insistantes et sur les membranes fines, un terreau s’est constitué où s’enfonçaient des fondations. Rêves, illusions et brises déposés en minuscules graines y ont trouvé refuge.
Une plainte s’évacuait sur laquelle se balançait un prélude à la nouvelle vie.

Il n’y a pas de souvenirs. Il y a des édifices saxicoles.
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Mirgar Dudou · il y a
Je découvre votre univers poétique. Par sa richesse lexicale et sa sensibilité, vous créez des variations autour du thème de la mort et de la vie sans cesse recommencée à travers un hymne à la nature, aux fleurs et plantes qui osent coloniser ces lieux de mémoire où reposent les défunts.Très beau.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup Mirgar.
Un beau regard sur mon texte.

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Françoise Desvigne · il y a
Une magicienne des mots Ginette ! Très beau !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Françoise.
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Thara · il y a
J'aime votre texte, il est écrit avec des touches de poésie.
On observe, on écoute les murmures dont l'écho prend sa source dans la nature !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour votre lecture , Thara. Suis heureuse que vous ayez apprécié.
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Georges Saquet · il y a
On ne fait pas assez attention au Végétal ... Pas de paroles mais de subtils effluves parfums et danses dans le vent! Un plaisir de lecture . Mon vote.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci à vous et à votre sensibilité.
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Vrac · il y a
Ne nous inquiétons pas pour les fleurs de rocaille, qui survivront, triomphantes, à toutes nos tombes
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les plantes ont une longévité qui traverse le temps !!
Merci pour votre lecture .

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JHC · il y a
poétique et vivifiant :)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour votre lecture .
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jusyfa *** Julien · il y a
Quatrième lecture, quatrième plaisir, mon soutien.
Julien.

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Ginette Flora Amouma · il y a
oh merci Julien . Et vous avez réussi à trouver les dalles dans les allées !!
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Guil GDéon · il y a
le sourd travail du végétal, vous avez tellement bien pris le temps de l'évoquer.
J'aime les cimetières mais je m'attache plus souvent à décrypter ce que laissent imaginer les noms et les dates. Dorénavant, j'observerai la cymbalaire avec plus d'attention.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup pour l'attention que vous portez aux saxicoles .
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Safia Salam · il y a
Vous avez une écriture des plus remarquables. Vous savez, j'aime venir lire tous ces mots inconnus dans vos œuvres, avec lesquels vous peignez de si jolis tableaux dans mon imagination.
Je me demande où vous trouvez ces coins sauvages où la nature vit d'une vie si intense.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup , Safia pour ce commentaire . Nous n'avons que des mots pour peindre nos émotions . J'envie les peintres qui ont des couleurs et les musiciens qui ont un univers bien à eux .
Je suis très touchée par votre analyse et cela m'interpelle car ce chemin où je me promène , qu'y ferais-je sans être accompagnée par mes lecteurs ?

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Volsi Maredda · il y a
C'est une belle déclaration au lecteur que tu fais là.
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Safia Salam · il y a
Vous dites "nous n'avons que les mots", je comprends mais je pense que les mots comprennent aussi une grande part de l'univers des peintres et des musiciens, alors que l'univers des peintres et des musiciens n'englobe qu'une plus petite part des mots. C'est pourquoi je pense que les mots sont plus vastes et plus fort. C'est pour ça que j'aime écrire, les mots sont des outils si merveilleux, parce que très précis.

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