Enlèvement

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L’inspecteur Médes fronçait les sourcils, sous le regard inquiet de son équipe. On l’avait affecté à cette histoire d’enlèvement d’enfants, à quelques heures d’écart à peine, 3 jeunes d’un village. Une sale affaire... Le coup avait été méticuleusement préparé.

Il avait passé des nuits blanches à relire sans relâche les dépositions des parents, à s’imprégner des photographies des pauvres gamins. Il avaient entre 5 et 6 ans, et avaient disparu depuis quatre jours. Dieu seul sait ce qu’ils avaient subi durant cette période. Les chances diminuent exponentiellement à mesure que le temps passe, il le savait très bien. Et pas l’ombre d’une piste.

Pourtant son instinct, son plus fidèle conseiller, qui ne s’était jamais trompé auparavant lui soufflait qu’ils étaient en vie, et autant que possible en bonne santé. Cela le rassurait quelque peu...


Il eut un mouvement de rage, et toute la salle frémit. Ils avaient ratissé tout le département, interrogé chaque membre du village. Rien. Absolument aucune trace. A croire que les gosses s’étaient volatilisés.

Jusqu’à ce matin. Ce matin, un chasseur avait ramené un gilet rouge, que les parents de Roméo avaient formellement identifié comme étant celui de leur fils. Il avait été récupéré à l’entrée d’une canalisation, qui émergeait d’une usine sidérurgique désaffectée. L’endroit idéal pour cacher des activités malsaines... ou un enlèvement. C’était ce qu’avait pensé Médes, et à peine avait il été chargé de cette affaire qu’il avait envoyé une équipe là-bas, ainsi que dans quelques lieux du même acabit. Il faut dire que dans cette région autrefois prospère mais durement frappée par la crise, les bâtiments abandonnés ne manquaient pas. Il faisait confiance à ses hommes, pour les avoir maintes fois accompagnés. Pas un recoin n’échappait à leur zèle scrupuleux. En particulier lorsqu’il en va de la vie de 3 enfants.

Et ils avaient fait chou blanc, à l’exception de la racaille habituelle, mafieux, prostituées, camés, sans-abris etc. Les assauts avaient été si rapides, qu’aucun d’entre eux n’avait pu filer. Mais des gosses, aucune trace. Et à présent, ce gilet apparaissait, de nulle part, comme un cheveu sur la soupe. Il n’aimait pas ça. Il n’aimait pas ça du tout. Un oubli aussi grossier ne collait pas avec le soin magistral apporté jusque là à l’enlèvement. Il ne pouvait qu’être là à dessein. L’affaire échappait totalement à Médes. Il se sentait aux prises avec une force supérieure, qui le dominait de toute part. Et le pire, c’est qu’il n’avait d’autre choix que de suivre cette piste, la seule qu’il eût.



L’équipe que l’inspecteur avait immédiatement mis sur pied parvint à la canalisation. Tous allumèrent les torches sur leurs fusils d’assaut. Ils n’avaient pas fait 10m en se courbant à l’intérieur de l’égout que le brigadier qui était intervenu sur le site s’exclama : « C’était pas là avant, ça ! ». A leur droite s’ouvrait une fente obscure. Ils pénétrèrent. C’était une étroite galerie, qu’un ingénieux système permettait de refermer. Elle était alors invisible de l’extérieur. Ils avancèrent.

L’excursion dans ce souterrain sorti de nulle part avait été abusivement facile, comme si on eût écarté tout obstacle de leur chemin. Et l’inspecteur savait pertinemment que c’était le cas. L’humeur de l’escouade s’assombrissait à mesure qu’il s’enfonçaient dans le couloir lugubre ; ils étaient à bout de nerfs. Enfin, d’un geste, le commissaire à la tête de la colonne signala qu’on arrivait à une salle. Et en effet, les parois suintantes des murs renvoyaient de mouvants éclats bleutés, pâles reflets de l’éclairage de la pièce en question. Ils pénétrèrent silencieusement et en formation, en demi-cercle et prêts à faire feu. Mais rien, hormis un léger bourdonnement, qui rappelait vaguement les bruits d’une digestion capricieuse, n’entachait le silence de la salle.
Cette crypte était plutôt grande, une camionnette y aurait tenu sans peine. En son centre trônait une grande ogive, qui touchait presque le plafond. Elle était couverte de solides plaques de tôles desquelles émergeait l’étrange lueur bleue. Enfin, de son socle partaient des myriades de câbles et tuyaux, qui couraient la salle avant de s’enfoncer dans les murs de béton. Médes ne put s’empêcher de comparer la structure à un bourgeon, géant et métallique. C’était de cet étrange appareil que provenaient les gargouillis.

Mais Médes ne put s’attarder plus longtemps à sa contemplation car un sifflement sec l’avertit qu’un de ses hommes avait trouvé quelque chose. Ils étaient tous aux aguets, mais s’était inutile car hormis l’imposante machine qui projetait sur les arches ses lumières mouvantes, rien ne bougeait autour d’eux.
Ils parvinrent à l’autre extrémité de cette crypte. Un nouveau couloir y aboutissait. Après quelques mètres, une dizaine de pas tout au plus, ils découvrirent une porte. Elle était entrouverte. C’était un réduit, où se trouvait le nécessaire pour vivre quelques jours. Dans un coin, ils reconnurent les affaires des enfants, entassées, et -l’inspecteur poussa un soupir de soulagement- sans aucune trace de sang ou de lutte. Une nouvelle porte, close celle-ci leur faisait face. Ils l’enfoncèrent. Et le policier qui maniait le bélier réprima de justesse un cri devant le spectacle qui s’offrait à lui.

Cette pièce était une « salle d’eau », où se trouvait un petit robinet et des toilettes turques. Un homme les y attendait. Enfin attendre, c’est une façon de parler : il était mort. Il se tenait pourtant droit face à eux, nu et assis sur une chaise. Il s’était manifestement suicidé. A cet instant, Médes eut l’intime conviction qu’il s’agissait du ravisseur. Un couteau était planté dans son torse – droit dans le cœur se dit l’inspecteur. Du sang séché le recouvrait. Le décès remontait à plusieurs heures. A côté, un petit tas de cendre et un jerrican indiquait qu’il avait fait brûler quelque chose. Probablement ses vêtements et ses effets personnels. Il ne laissait rien qui ne permit de l’identifier aisément. A nouveau, Médes eut la désagréable impression qu’il n’était qu’un pion dans un plan qui le dépassait de loin. Cette impression s’accrut encore lorsqu’il étudia le visage du cadavre. La pâleur de la mort n’avait rien retiré à son expression : il souriait d’un air narquois. Médes sentit que cette ironie lui était destinée. Ce rictus devait le hanter des années encore, après cette affaire monstrueuse. Il sortit précipitamment de la pièce, qui de toute façon était un cul-de-sac.

Mais où étaient donc les gosses, s’interrogea-t’il. Son instinct lui hurlait à présent qu’ils étaient en vie.

Mais où ?

Et soudain, il comprit -ou du moins crût comprendre. Il revint dans la crypte, ses hommes sur ses talons, et leur demanda de retirer les écailles de tôle du bourgeon géant.

Ils furent glacés d’horreur.

Devant eux se dévoilait peu à peu cette scène surnaturelle. Les 3 enfants étaient là, nus et baignant dans le liquide bleuté. Ils paraissaient dormir, innocemment. « Ils sont... en gestation » souffla le commissaire. Et en effet, du corps des 3 petits émergeait une nuée de fils translucides, comme on en voit pour les transfusions. Ils étaient connectés à l’imposant socle, au dessus duquel il flottaient. Mais le plus perturbant, c’était leur transformation physique. C’était épouvantable. Une queue, encore informe saillait de leur abdomen, leur dos était déformé par des protubérances calleuses, et sur leur front affleurait deux excroissances, des cornes ou des antennes en formation.


Médes sentit l’univers vaciller autour de lui. C’est à peine s’il entendit le choc sourd d’un des policiers, qui s’évanouissait. Le spectacle était véritablement inhumain. Comment une telle monstruosité était-elle possible ? Il vomit, puis courut à la chambre. Le cadavre était toujours là, à le narguer. Lui seul détenait la clé de ce mystère abominable, et ses lèvres à jamais closes ne la révéleraient à personne.
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