Engrenages

il y a
4 min
85
lectures
57
Qualifié
Image de 2020
Image de 15-19 ans

La fumée de poussières soulevée par le vent de la fenêtre vint s’immiscer à travers la visière du casque du chevalier mécanique, un nouvel automate, représentant un soldat en armure d’acier selon les demandes du duc de Milan. Des notes et de multiples esquisses jonchaient le sol autour du petit soldat couvert de saleté.

De l’encre venait tacher par endroit les schémas épinglés des mécanismes d’un automate capable de bouger par lui-même, un schéma ingénieux qui piquait la curiosité de tous, notamment celle de Ludovic Sforza qui en avait fait commande auprès du maître Léonard de Vinci pour les prochaines festivités à Milan.

Un amoncellement de livres et de tableaux posés ça et là constituait le décor de cette salle dont la lumière arrivait avec mal à s’extirper de nuages sombres et effrayants.

L’automate, perché sur son étagère de livres, avait peur de la hauteur ; il ne souhaitait rien tant que découvrir ce vaste paysage qui se dressait devant lui mais son mécanisme, aussi complexe fut-il, ne pouvait le faire descendre de sa tour d’incunables.

Un petit étranger s’immisça soudain dans son complexe par la fenêtre entre-ouverte. Il passa sa tête sous le rideau, laissa apparaître ses yeux globuleux et ses dents jaunies. Il s’en dégagea promptement et frotta sa fourrure contre la pile de livres où se trouvait le chevalier.

Effaré, l’automate trouva l’animal indélicat répugnant, son odeur le rendait malade. Un mélange de crottin de cheval et d’humidité. La créature amenait avec elle des résidus de paille. Le soldat pensa que le rongeur avait certainement trouvé abri précédemment dans une écurie et qu’il venait chercher en ces lieux chaleur et réconfort. Il vit là une possibilité de descendre de sa prison aérienne. Il l’appela donc, grâce au mécanisme de percussion placé dans sa gorge. Le rongeur le fixa avec ses yeux effrayants et accourut sans tarder vers lui, s’accrochant aux rainures des livres et déchirant au passage les feuilles de papier avec ses larges griffes.

Quand l’intrus se trouva devant lui, ils se regardèrent mutuellement, longuement, puis la bête cogna l’automate qui finit sa chute en s’écrasant avec brutalité sur le bureau qui trônait dans la pièce. S’étaient-ils compris ? L’armure heurta le plateau en bois noirci du meuble du maître. Un bruit métallique résonna.

Et les rouages se murent sous le choc. Ainsi l’automate pouvait enfin bouger librement. Il leva ses nouveaux yeux vers le ciel. L’être malsain avait disparu, il ne restait plus de son apparition qu’une trace suintante de camboui sur sa main mécanique.

Avec appréhension, il s’avança vers le rebord du meuble, accompagné par une angoisse épouvantable mêlée d’intense excitation.

Il déplaça son bras jusqu’à pouvoir, avec sa main, attraper le bord. Il répéta la manœuvre avec son second bras. Ensuite il pencha son buste vers l’avant, plaça sa jambe articulée en bois contre le rebord, bascula au-dessus du vide, se laissant pendre à l’accroche, avant d’entourer le pied de table de ses deux jambes et de desserrer enfin sa prise. Ce fut ainsi que le chevalier mécanique se fit glisser jusqu’au sol.

Ses premiers pas dans le monde furent un bonheur malhabile.

Il contemplait le bureau depuis le sol, ce monde d’en haut qu’il venait de quitter, laissant derrière lui les fiches et les taches d’encre qui le maculaient.

Ayant désormais acquis le libre arbitre, le chevalier mécanique voulut donner à son animal libérateur un nom. Il l’appela « Le Rat ».

Les larmes coulèrent à travers son masque de fer, il décida de l’enlever. Il les sécha du revers de la main. Il comprit, après avoir descendu cette tour, qu’il venait d’accéder au statut d’humain mais le trouble le quitta bientôt, ce qui ne l’empêcha pas d’être bien vite émerveillé par la richesse de la pièce qu’il découvrait. Il fut aussitôt absorbé par la contemplation d’une tapisserie représentant une licorne entourée d’une barrière de bois ceinte d’un parterre de millefleurs. Dans cet instant qui le coupait du temps, l’automate ressentit percer tout à coup une légère amertume et il décida de s’en éloigner. Au loin, il distingua une machine à coudre, drapée d’une étoffe de couleur verte et noire. Bien qu’elle fût sale et poussiéreuse, il émanait d’elle une impression de beauté. L’objet émettait une certaine douceur, celle du réconfort.

Intrigué, l’automate s’en approcha mais, chaque fois qu’il levait une jambe, ses membres encore non aguerris à la marche, le faisaient tituber dangereusement. C’était comme si l’homme de métal dansait au rythme de sa curiosité tandis qu’il se rapprochait de son point final. Toutes ces diversions happaient son regard et suscitaient en lui des sensations qui se répondaient en de drôles de résonances et, à mesure qu’il s’avançait de la machine à coudre, il sentait son estomac se nouer.

Il plaça alors son pied sur le vêtement vert et noir qui recouvrait le socle de l’appareil et attrapa d’une main le guide-fil sous ce « déguisement », pendant que de l’autre, il maintenait le cylindre de la bobine. Ce geste permit à l’automate de repérer le fil de soie attaché à l’extrémité de la machine à coudre. Il l’examina. Du corps de la machine, il entendit quelques couinements insolites, ou plutôt cela venait de derrière elle. L’automate comprit instinctivement que Le Rat était revenu, mais il ne put le voir. Il allait se diriger vers l’opportun quand il reconnut un crissement de manivelle.

Celui-ci fut accompagné d’un violent coup, pareil à un marteau transperçant l’articulation de l’automate. En effet, il fut projeté à l’opposé de son bras, avec violence.

Le chevalier ne pouvait plus bouger. Il essaya d’appeler Le Rat à son secours mais son mécanisme interne de percussion l’avait lâché. Le Rat avait de nouveau disparu, laissant derrière lui de puissantes secousses, au rythme saccadé, qui firent gronder les mécanismes au cœur de son armure.

Une immense silhouette se dressait devant le petit chevalier. Cette forme humaine lui paraissait familière, il l’avait déjà à de nombreuses reprises vue passer devant lui lorsqu’il vivait dans les hauteurs isolées de sa prison. Celle-ci le ramassa, récupérant au passage son bras droit et l’étalant sur un plan de travail jonché de corps inconnus. L’automate n’était plus en mesure de les identifier. Étendu sur l’établi, il se faisait réparer et reconditionner.

Le Créateur le transporta dans sa large paume pour le percher à nouveau parmi une compagnie de livres griffés et muets.

Le pantin restait là, incapable de se mouvoir, ne pouvant plus rassasier son avidité de liberté ni satisfaire sa joie de la découverte ou l’étendue de ses nuances. Le chevalier mécanique terrifié fixait, raidi, le paysage ; il ne se rappelait plus avoir gouté à la vie dont l’homme venait de le priver, la jugeant inutile.

Il avait été remplacé par un être sans yeux, apparemment sans âme, enfermé dans la limite des quelques mouvements automatiques que lui permettait sa condition. Ne resterait de son excursion qu’une tache noire imprimée sur sa main, stigmate du passage d’un rat, dans une existence éphémère.


--------------


Alphonse Garnier a été fusillé lors de la Première Guerre mondiale en tant que traître à sa patrie au même titre que les autres 630 soldats qui se sont automutilés pour échapper au front. Sa raison morale lui interdisait de prendre part au massacre qu’était cette immondice planétaire générée par l’homme. Il se fit tirer une balle ennemie dans la main afin d’être rapatrié à l’arrière. L’hôpital le déclara inapte au combat le 23 Août 1914 et il revint chez lui en héros, ce qui le fit sombrer dans la folie. Il décida de se dénoncer quelques mois plus tard afin d’être jugé. Le tribunal de guerre l’exécuta pour l’exemple, le 30 Octobre 1914 à 12h28. Avant sa mort, on lui proposa d’écrire une lettre d’adieu à un proche. Alphonse, qui n’en avait plus depuis son retour des premières lignes, ne choisit pas de destinataire mais le récit qui en résulte raconte la vie d’un automate cherchant la liberté...

57

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,