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Enfer et damnation

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Paris, juillet 1811...

Elle marchait tête baissée, le bras accroché à celui de sa mère, sa démarche souple et gracile rehaussant le bas de sa jupe longue sur un minuscule territoire de peau nue d’une blancheur renversante, celle de ses chevilles fines comme celles d’une danseuse. Un régal pour ses yeux dissimulés derrière le rideau sombre de sa calèche. Ah ! Cette merveille de pureté n’était pas celle d’une de ces dévoyées qui se laissaient entraîner par l’appât du gain au bras de n’importe quel quidam, non ! Cette demoiselle effarouchée qui accordait ses pas à ceux de sa protectrice ignorait ostensiblement les regards des promeneurs en fixant le sien sur les pavés. Parfait.
Lors du passage de la petite famille devant sa voiture arrêtée, son œil de prédateur saisit le profil délicat de la jeune fille, ses traits fins qu’il connaissait précisément à force d’observations à son insu. Depuis des mois, son imagination n’avait plus de limites. La pensée obsédante de son corps aux courbes gracieuses affola son esprit. Son désir impétueux de la posséder alluma un incendie au creux de son ventre. Patience ! Il soupira et posa à nouveau un regard aigu sur sa proie, avant de s’attarder sur le père.
Celui-ci menait l’escorte avec l’air sévère d’un sergent major, prêt à en découdre avec celui qui oserait dévisager son épouse et sa fille. L’observateur ricana. Sans doute, la mère fut-elle une femme charmante pour mettre au monde un tel joyau, mais le temps est passé pour elle et il n’en voudrait pour rien au monde ! Mais approcher la donzelle ne sera pas chose aisée, cependant il aime les défis, et celui-ci ne sera pas le premier. Il saisit sa canne pour cogner à la vitre de la berline et attirer l’attention de son cocher. D’un geste, il l’envoya sur les traces de la jeune fille et de ses garde-chiourmes. Où se rendait ce trio, pour qui, pour quoi ? Le corps en émoi, il attendit que son valet lui rapporte ces informations. Quelques caresses adroites et furtives en songeant à la Belle apaisèrent son impatience. « Mignonne, allons voir si la rose ce matin avait déclose... Ah ! » lâcha-t-il en s’affaissant contre la banquette.
Au bout de longues minutes, le voiturier lui fit un récit précis du déroulement de sa filature. « Rentrons ! » ordonna son maître.




Assise près de sa mère dans le salon, Lucie brodait comme toutes les jeunes filles bien éduquées. Par moments, la voix autoritaire de Madame Rodin tranchait le calme de la pièce par quelques commentaires qui visaient sa fille. « Le Diable prend parfois l’apparence humaine, prophétisait cette femme pieuse. Et si ton père est un brave homme, ce n’est pas le cas de beaucoup d’entre eux », ajoutait-elle pour adoucir ses propos sévères. Lucie hochait la tête sans broncher, laissant le flot de paroles maternelles se tarir de lui-même. Une heure avant le diner, elle lui demanda la permission de se retirer dans sa chambre. Désœuvrée, elle s’assoupit devant sa coiffeuse, abandonnant son esprit à la lisière du rêve. Ses yeux suivaient distraitement la danse endiablée des flammes du chandelier sur son visage. Certes, les mises en garde de sa mère sur les hommes la pétrifiaient, mais elles excitaient aussi son imagination. Dans peu de temps, un inconnu franchira le seuil de leur maison pour demander sa main. « Oui, je rêve de cet homme dont je serai la compagne, l’amante, à qui j’appartiendrai corps et âme pour le chérir jusqu’à ce que la mort nous sépare. Qui ? Qui sera l’élu de mon cœur? Quel prince charmant m’emmènera loin de cette maison où j’étouffe ! Aura-t-il l’élégance de monsieur de Gentry, grand, brun, avec une petite moustache soigneusement taillée, et des yeux pétillants de malice ? Ou bien, ressemblera-t-il au Dr Lignac, avec la même bonhommie au fond de ses prunelles, et des mains si douces qu’elle devenait toute chose quand il l’examinait ? Elle ferma les paupières et appuya sa bouche sur le miroir en un baiser imaginaire. “Oh, mon cher ami ! Je me languis d’être à vous”, murmura-t-elle en quittant à regret le contact chaud et humide de ses lèvres sur la glace. Cette sensation violente et douce à la fois l’inquiétait tout en attisant sa curiosité. Elle eut envie de la prolonger en caressant sa bouche de ses doigts longs et fins, puis ses joues, sa gorge, son ventre où son cœur avait trouvé refuge. Le secret du mariage ne lui sera révélé que le jour de ses noces, mais son corps manifestait déjà son impatience. Ces maux singuliers, effrayants la bouleversaient, aussi n’aura-t-elle de cesse de les faire revenir. Chaque soir, elle aura rendez-vous avec elle-même dans un face à face étrange et saisissant. À en perdre la tête.



Deux jours plus tard, le médecin fut appelé pour l’une de ses crises d’étouffement. “Cela se passera avec le mariage”, dit-il pour conforter la mère inquiète. En effet, le malaise spectaculaire s’évanouit dès qu’il posa ses mains sur le corps juvénile. Si ce pouvoir magique le flattait, il n’en demeurait pas moins sceptique sur la santé mentale de Lucie. Mais pouvait-il confier ses craintes aux parents de cette unique enfant ?
Le lendemain soir, le Tout-Paris se pressa chez les Rodin. Engoncée dans sa robe sage et coûteuse, Lucie se tenait près de sa mère, la gardienne du temple. Sa coiffure nouée en chignon souple apportait une note de douceur à son allure figée, celle d’une poupée de porcelaine toute de rose vêtue. Elle n’osait croiser le regard de ses prétendants, et scrutait avec attention le parquet. Sa timidité décochait des sourires amusés sur les bouches des invités. Tout cela était de bon aloi, car une fille effrontée les aurait, certainement, fait fuir. Puis Lucie s’approcha du buffet et se mêla aux convives pressés de se rassasier. Soudain, une main frôla le bas de son dos. Puis une nouvelle fois, avec insistance. Son regard affolé vérifia que personne n’avait surpris le geste offensant. Elle sentit la présence derrière elle, proche à la toucher, d’un homme de haute stature. La crise d’étouffement n’était pas loin, elle en connaissait les prémices. Elle chuchota à l’oreille de sa mère qu’elle allait se rafraîchir et se hâta de rejoindre sa chambre. Mais, n’était-ce pas le Diable qui la poursuivait dans le couloir obscur ? Son cœur battait la chamade quand elle pénétra dans son domaine. Sera-t-elle à l’abri dans son antre ? Elle s’allongea sur son lit, le corps empreint d’une tension extrême. La porte s’entrebâilla avec un léger couinement, puis se referma en douceur. Une ombre maléfique se dressa sur le mur, monstrueuse, avant de choir brutalement sur elle, étouffant de sa bouche un cri d’effroi. Le Malin souleva ses jupons, agrippa son pantalon qu’il descendit d’un coup sec, puis écarta violemment ses cuisses. Une vague de terreur pétrifia la jeune fille. L’onde se mua en une insupportable brûlure dans son sexe, le feu de l’enfer. Le Diable labourait cruellement ses chairs pour la punir de ses désirs solitaires. Soudain, un cri sauvage sortit de la gorge de celui qui la pénétrait sans égards. La Bête poussa un hurlement de damné avant de s’enfuir.
Longtemps, Lucie conserva comme une odeur de sang dans sa bouche, celui de la langue du Démon que ses dents avaient sectionnée.

PRIX

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Crityas · il y a
Une bien jolie nouvelle affriolante et un brin coquine.C'est peut-être pour cela que l'éducation nationale voudrait que les élèves
en" grande section" apprennent les langues vivantes.
Ecrivaine toujours surprenante et captivante;nous attendons la prochaine avec impatience et curiosité.

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Jeanro · il y a
J'ai lu d'une seule haleine....tenu en laisse par cet érotisme très 18ème siècle ! Merci pour ce moment. je vote pour !
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Catherine Denninger · il y a
Merci, Jeanro.
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Florent Paci · il y a
Un exorcisme historique captivant. Mes votes pour ce très très court immersif ;). Bonne chance pour Court et Noir !
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Catherine Denninger · il y a
Sympa, merci.
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Magali Willems · il y a
Argh ! ! c'est bien mené et on a envie d'une suite ... bravo
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Aurélien Azam · il y a
Un texte très bien qui nous imprègne dans l'ambiance du Paris du début XIXeme siècle ! La chute est tranchante !
Merci pour cette nouvelle, Catherine :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Ginette Vijaya · il y a
Mes votes .
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Catherine Denninger · il y a
Merci bcp
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Fabienne Pigionanti · il y a
Très bien écrit, mes voix, je vous invite sur: violent parfum acide.
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AB · il y a
Un récit très bien écrit et captivant. Tous mes votes.
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Raphael Rosenbaum · il y a
Excellemment bien écrit et envoûtant
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Anne Camus · il y a
Un style rhytmé parfaitement adapté a cette nouvelle qui nous transporte dans le passé mais dont le trait des acteurs est toujours d'actualité
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