Enfant du désert

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Ecrire, c’est mourir en son être pour renaître. Ecrire, c’est vivre et apprendre à entendre. Ecouter le silence, lire la patience, attraper l’instant et regarder devant  [+]

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Le feu. Il brûlait le ciel de sa vive lueur, joyeux dans cette danse funèbre. Le feu. Il rongeait la peau, la chair, qui fondait, attachée au long morceau de fer. Le feu. Il se reflétait dans ses yeux, et se moquait de lui. Il était mauvais, ce feu. Le feu qui brûle. Le feu qui ronge. Le feu qui tue. Le feu qui rit. Il riait si fort qu'il lui perçait les oreilles. Il riait si mal qu'il lui ouvrait le cœur ; en deux parties égales, ce petit cœur qui fume, ce petit cœur brûlé par le feu de l'Homme.

Ils avaient tué sa mère. Les hommes et le feu. La peur et la maladie. Ils l'avaient brûlée sous le ciel nocturne, qui fermait les yeux. Eux, ils les avaient laissés partir. Ils pensaient qu'ils n'étaient pas malades. Ils savaient bien, qu'un gamin et son petit frère, jamais, ne survivraient à l'étendu désert. Ils se trompaient.

Le tout petit dans les bras, les yeux aussi sombres que le ciel, il avait marché. Le jour, sous les brûlantes caresses du soleil. La nuit, sous le regard méprisant de la lune. Les pieds nus sur le sable chaud. Les mains, les bras, resserrés autour du petit corps. La tête baissée vers le sol. Les paupières étirées, aussi fines que les lignes des dunes.

Il avait marché. La bouche sèche, le ventre creux, le crâne en vacarme et le cœur vide, dur comme la pierre.

Il avait marché seul, il avait traversé les immenses plaines. Et il avait parlé. Pour son frère, il avait parlé. Il avait raconté leur mère, leur pays et cette maladie. Il avait raconté le monde tel qu'il le voyait, tel qu'il n'était pas. Il avait chanté aussi. Toujours la même berceuse, comme pour se consoler de ne pas savoir d'autre chant que celui de la mort, il l'avait murmuré au creux des oreilles du silence.

Il avait hurlé pour se donner du courage. Il avait pleuré pour imiter les orages, son corps se consumant comme les arbres frappés par le tonnerre. Il avait gratté la terre pour trouver de l'eau. Il avait gratté le ciel pour voler sa chance. Il avait prié un dieu qu'il ne connaissait pas. Il avait gardé contre lui, le corps sec et fatigué de son frère, toujours. Il avait continué à chanter, encore et encore, si bien qu'il en oublia les paroles. Il avait couru quand l'espoir revenait, il avait rampé quand le monde s'effondrait. Il avait marché, toujours. Et il était arrivé, une sombre nuit, de l'autre côté du désert.

La vie était laide. Les autres étaient laids. Déambulant tels des patins dans les rues, ils les dévisageaient. Ils se cachaient la bouche pour retenir une vilaine idée ou pour ne pas respirer le même air, pour ne pas partager. Ils s'étaient moqués de lui, d'eux. Ils avaient palis en les voyants. Ils avaient pressé le pas pour disparaître sans leur tendre ne serait-ce qu'une main. La vie était laide. Mais il s'en moquait.

Seuls dans la poussière du jour, ils s'étaient assoupis près d'une fontaine, espérant que le temps cesse pour quelques instants son infernale course. C'est alors que cet homme arriva. Grand, sombre, il lui avait lancé le plus dur des regards. Comme s’il avait le droit de le mépriser lui, comme tous les autres.

Puis, il s'était arrêté, et lui avait parlé, doucement, tout doucement. Il ne comprenait pas. Cette langue rêche et modulée, cette voix qui parlait, mais qu'il n'entendait pas. L'homme avait souri. Avait-il lu quelque chose dans ses yeux à moitié rongés par le sel et la saleté ? La peur ou la colère ? L'incompréhension ou le désespoir ? La faim peut-être, car celui-ci se pencha et lui donna un morceau de pain noir.

Il était rentré avec cet étrange inconnu qui lui parlait toujours. Il était rentré dans ce lieu de misère, où des hommes et des femmes buvaient toute la journée, riaient fort et chantaient parfois. Là-bas, l'homme lui parla. Souvent. Dans cette langue qu'il ne comprenait pas.

Il lui parla, le jour, accoudé au bar, le regard bienveillant, lui montrant des verres et des plateaux. Il lui parla, la nuit, assit à côté de son lit, caressant le dos de sa main, ou son front. Il portait toujours des gants, froids et rêches, mais réconfortants. L’homme ne toucha jamais son petit frère. Mais quelle importance, puisque celui-ci avait ses mains, ses bras à lui.

Petit à petit, il apprit à parler comme lui, pour parler aux autres. Il aimait bien ces gens, qui riaient, qui dansaient dans l'auberge pour oublier la laideur de la vie. Ils ne semblaient voir qu'à moitié, la tête plongée dans un verre Ils étaient comme lui : des âmes à la dérive.

Il était bien là-bas. Cependant, il y avait cette odeur. Un parfum désagréable, acre, un peu trop fort. Comme une odeur de sang.

Il n'avait rien senti, lui. Mais les autres ne la supportaient plus. C'était l'odeur d'une fin, l'odeur qui fait peur, qui étouffe, qui rappelle ce que l'on est, et ce que l'on sera, au crépuscule du temps. Une odeur que chacun émanait un jour ou l'autre. L'odeur du cadavre, et celle de la mort.

Ils étaient montés la chercher, la trouver, et l'irradier, cette odeur. Lui, il n'avait rien senti, rien compris. Il les laissa entrer. Il aurait dû fermer la porte, ne pas les écouter. Mais il avait laissé place à cette bête, à cette sombre et atroce vérité.

L'odeur venait du berceau.

Tous ces jours de douleur. Ils étaient désormais gravés dans sa tête, dans sa peau, dans tout son être. Jamais, depuis qu'il avait quitté le feu, il ne l’avait lâché. Son petit trésor, il l'avait sauvé.

Pour lui, il avait marché. Pour lui, il avait chanté. Il avait abîmé ses pieds sur le sable. Il avait versé son sang dans sa bouche. Il avait donné sa douceur. Il s'était fait nuit. Il avait renoncé au sommeil. Il avait méprisé le jour. Il avait lutté contre le vent. Il avait lutté contre ses larmes. Il l'avait tenu, là, contre son cœur, tout près, vraiment très près de ce qu’il était.

Des jours durant, il avait tenu cette vie, cette si petite vie. Il l'avait protégée du froid, du soleil, de la peur, des autres. Il embrassait son front tous les soirs, et ses baisers le faisait sourire. Oui, il souriait.

Pour lui, il avait gardé la vie. Pour lui, il avait gravi des montagnes. Et toujours, il lui avait souri. Mais aujourd'hui, tout était fini.

Mort. Il avait aimé , il avait serré un mort. Il avait sauvé un mort.
Mort. Son petit frère, depuis le début, depuis ce départ nocturne dans la nuit froide, était mort. C'était un petit corps sec, raide, sans vie qu'il avait tenu pendant ces longues heures de marches. Qu'il avait nourri de sa sueur et de son sang. C'était un cadavre qu'il avait porté par-delà le désert. Il ne l'avait pas sauvé. Il l'avait laissé mourir. Comme sa mère.

La vérité lui brisa le cou, lui rompit la tête, comme si tout venait de se détruire, en un souffle. La douleur troua si violemment sa raison qu'il sentit son corps se rebeller, bouger seul, comme animé par cette rancœur qu'il abritait depuis trop longtemps. Son cœur se compressa, se referma sur lui-même, tout au fond de cette cage sans oiseaux.

C'est la lame qui vint à lui. Seule. Elle l'attendait. Elle attendait cette vérité. Et elle attendait cette vengeance.

Le sang tâcha le doux visage crispé de son petit frère. Ses yeux semi-ouverts, vides et emplis de mouches virent le terrible spectacle.

Cette couleur, si belle, si jouissive peignait ses mains. Il aimait cette couleur. C'était celle de la victoire. Celle qui ornait désormais les vêtements de ce petit cadavre.

Seul encore debout dans la pièce, il se mit à rire. Rire fort, si fort qu'il entendait sa voix résonner dans son propre crâne. Il voulait s'amuser, continuer à rire à s'en déchirer les abdominaux. Il voulait rire jusqu'à la fin de sa vie.

Mais trop vite, il s’arrêta. Sa jeunesse aussi, il l’avait laissée quelque part dans cet immense désert qu’avait été sa vie.

Il ne supportait pas le silence, alors il chanta. Il chanta avec douceur. Le corps penché au-dessus du berceau, triste tombeau. Il chanta la seule berceuse qu'il connaissait, dans leur langue à eux. Il chanta cette ode funèbre. Et il crut entendre le rire de son frère accompagner sa voix.
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