Enfance

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Pourquoi on a aimé ?

Les rires, les caresses d'une mère, la silhouette réconfortante d'un père forment les souvenirs d'enfance du narrateur. Un style maîtrisé

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J'aime: les toits de Paris, les ciels du nord, mes montagnes du sud, leurs lacs, les rives du St Laurent, les rues de Montréal, l'écriture, le chant, le vélo, le vol des hirondelles, la première  [+]

Image de Printemps 2019

Bien au chaud, là, sous les couvertures, à demi endormis mais les yeux impatients, grands ouverts, tous les soirs nous attendions. Nous avions l’habitude qu’elle monte, bien qu’elle n’ait jamais rien promis : seule l’habitude tenait lieu de promesse, alors bien sûr elle aurait pu oublier. Peut-être avait-elle oublié, justement ce soir-là, occupée par cette soirée mondaine, en bas. Mais non, c’était le bruit de son pas dans le couloir, la porte s’ouvrait, et elle nous apportait, comme tous les soirs, en même temps que son parfum, la première caresse de la nuit.
C’est aussi à cette heure tardive que certains jours d’été nous entamions de fulgurantes batailles de polochon, et on a dû me raconter maintes fois que nos parents nous surprenaient parfois, en train de sauter d’un lit à l’autre à grand renfort de hurlements sauvages, ou bien comme en ce mémorable soir d’anniversaire de Lucie, en train d’éventrer un oreiller pour en faire de la neige. Mais je crois qu’en général, notre chambre était plutôt calme, bruissant à peine d’un chuchotement rieur, tel que je me souviens en avoir entendu au bord du fleuve sous la pluie, le dimanche, lorsque tout le monde est rentré et que les oiseaux sont déjà couchés.
J’entendais, les soirs de sarabande, le pas de mon père, lourd et lent, dans le noir frémissement de l’escalier (c’est souvent moi que les deux autres choisissaient comme vigie) où je guettais, assis sur la dernière marche, contre le mur, dans un coin qui m’était devenu familier et que j’avais fini par aimer, juste sous le portrait de ma grand-mère invisible dans le noir, mais où je me sentais tout de même envahi d’une crainte sourde, une sorte de panique intérieure empreinte d’un désir secret peut-être, dont je ne comprenais pas la raison ; j’étais si jeune. À cause de quoi, cette peur ? Pas à cause de mon père tout de même, il ne nous grondait jamais : c’était un jeu entre nous, cette histoire de guet dans l’escalier. Alors, quoi ? À cause de la légende de l’ogre que l'on m’avait racontée l’après-midi même ou à cause du grand méchant loup auquel je croyais encore ? Que m’arriverait-il si l’ogre mangeur d’enfants avait pris la place de mon père, si c’était le pas de l’ogre que j’entendais, approchant le dernier tournant de l’escalier où d’habitude la grosse voix rassurante et familière faisait tomber l’angoisse. Je me souviens du plaisir intense que je ressentais chaque fois que la silhouette de mon père se dessinait devant la grande baie éclairée par la lune, et même maintenant, chaque fois que je me trouve en haut de la dernière marche de ce même escalier de bois, je crois l’entendre encore et j’aimerais recommencer l’aventure.

Plus tard, j’appris une drôle de chose. C’était par une belle journée d’été. Nous nous promenions avec Lucie, sous les arbres du côté du fleuve, à petits pas. En cherchant ses mots, elle me raconta que, déjà à l’époque de nos batailles de polochon, mes parents avaient décidé de se séparer. Ils ne l’ont fait que bien longtemps après et j’en ai beaucoup souffert ; Lucie et Jean aussi.
Mais à cette époque là, nous ne nous doutions de rien. Pas de dispute, ni même de mauvaise humeur pour nous mettre en alerte. Jamais un mot plus haut que l’autre. Si, peut-être, à la réflexion, il y avait les migraines et les malaises de ma mère. Nous en parlions peu, et pour y faire allusion nous disions : « Maman est fatiguée », ou bien : « Pas de bruit, Maman a mal à la tête ». Mais nous ne nous doutions pas que cette mère chaude, belle et fragile, celle qui montait le soir nous embrasser, et qui restait un moment assise au bord de mon lit sans rien dire, avant de repartir, emmenant son parfum avec elle, que cette mère se préparait à nous quitter. Il est certes arrivé à mon père de manifester un peu d’énervement, mais nous, enfants, n’avons jamais pensé que cet énervement visait ma mère, et deux ou trois fois j’ai même cru que nous en étions nous-mêmes la cause. C’est à peine si, lors des visites à la famille, j’apercevais une ombre d’éloignement entre eux deux, très fugitive ; comme lorsque tout d’un coup deux aimants se repoussent avec une douce détermination.
C’est maintenant que je me fais ces réflexions, maintenant que je sais, que je connais la complexité de la vie et la difficulté des amours finissantes. Mais pas une fois, vraiment, pas une fois au temps de mon enfance joyeuse, dans les rires de nos jeux et nos poursuites effrénées sous les arbres, je n’ai compris, ni même pressenti ce qui allait nous arriver.

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Ombrage lafanelle · il y a
Une belle histoire sur la naïveté de l'enfance et sa façon spontanée de voir les choses. Les parents ont maintenu leur lien pour préserver leurs enfants. Très beau récit
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cendrine borragini-durant · il y a
Enfance préservée grâce à l'intelligence d'adultes qui ont su faire abstraction de leurs différends pour maintenir l'équilibre affectif de leur progéniture. Sagesse rare décrite d'une plume de maître
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MCV · il y a
Merci!
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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, MCV.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Brandon Ngniaouo · il y a
Waouh ! J'ai été ému. C'est un texte assez beau et captivant. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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lucile latour · il y a
j'ai trouvé tant de delicatesse dans ces souvenirs qui prennent sens avec le temps. Mais je voulais lire la suite..
voudrez vous me retrouver "Sur le chemin qui mène au puits'et " jusqu'à la pointe." nouvelle et poesie en lice pour la finale actuelle du GP.
je vous en remercie. vous me direz. bravo à vous MCV.

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Claire Dévas · il y a
Emouvant en effet ! Beaucoup de tendresse également. Joli récit.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-sa-devotion

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Bubo Bubo · il y a
On ressent beaucoup d'émotion dans votre texte. Je vous invite à lire " Le torrent de mon enfance" et " Le pitchoun".
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je vous découvre.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Il suffit de fermer les yeux pour se revoir enfant que l'on était. Souvenirs indélébiles.
JE SUIS AU :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame

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Isa. C · il y a
J'aime beaucoup..
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MCV · il y a
Merci!
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Soseki · il y a
Oui, moi aussi regrette de découvrir si tard ce texte beau et sensible !
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MCV · il y a
ça me fait plaisir!

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