Encore une fois...

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En compétition

Ecrire pour mieux lire. Je débute, à contre-sens, en tentant d'écrire pour me mettre à lire... Le texte court est un allié parfait pour un lecteur novice  [+]

Image de Automne 2020
J’ai trop besoin de cette drogue qui traverse quasi instantanément tout mon corps.

Se concentrer, ne pas se projeter sur l’après, rester focus sur ce présent qui se conjugue à l’extrême, telle est ma vie.
Mon corps est prêt mais, comme un animal échaudé, il cherche à esquiver cette douleur annoncée. Heureusement, mon cerveau à la recherche de plaisir chasse immédiatement cette idée qui tenter de s’insinuer.


Avant de prendre ma dose, toujours le même rituel : souffler pour faire le vide dans les poumons comme dans la tête. Boire la dernière gorgée d’eau, celle du condamné à réussir. Se préparer mentalement à tout donner, à mettre tout ce qui est en soi, sans retour possible. Engager son corps et son âme, comme si c’était la dernière fois.

Ma came, courir un tour de piste, le plus vite possible, jusqu’au bout de moi-même.

Direction l’arène, la clameur monte des tribunes.
Au passage, les mains des proches se tendent, pour mieux transmettre leur énergie, leur confiance, leur amour ; impossible de reculer, je ne peux pas décevoir.
Seule issue pour ce prochain shoot, envoyer plus fort que d’habitude, quitte à y rester.

Présentation des concurrents, faire un dernier départ, vérifier les cales, bondir, secouer les jambes, encore se rassurer, ne pas douter, c’est maintenant certain, je vais me déchirer !

Les coureurs sont enfin sous les ordres du starter.

Attention à l’overdose d’adrénaline : partir plus vite que d’habitude, se jeter dans le vide, naviguer sur le fil du rasoir, calibrer l’intensité, maîtriser la vitesse, mais surtout ne pas se laisser griser pour éviter de courir au suicide.

Début du voyage, direction l’extrême : « Pan ! »

Je jaillis des blocs, je pousse fort sur mes appuis, je me redresse tardivement, je vire bien, tout glisse comme dans un rêve, je ricoche sur le synthétique.

Ma foulée s’étire au maximum. Ample, relâché, mon corps effleure le sol, je vole !
La machine est bien huilée, l’appui dynamique et feutré, quel pied !
Afin de prolonger l’extase, je veille à conserver ma vitesse de vol dans le deuxième virage.

Le décalage initial entre concurrents s’estompe peu à peu. La course commence maintenant, la souffrance aussi, car comme toujours, l’atterrissage sera difficile.

Dernière ligne droite, l’effort est maximal. Les jambes deviennent lourdes. Au coude à coude, je ne lâche rien !

Soudain, comme après l’euphorie d’une dose frelatée, je heurte un mur de plein fouet. Mes tripes hurlent de douleur, mon corps pioche, puis se désarticule.
Mes bras se crispent, mes épaules remontent vers le ciel. Mes jambes se dérobent sous un buste soudain trop lourd. L’acide lactique envahit sournoisement tout mon corps.

Dans ma tête, les cris puissants du public alternent avec un silence inquiétant.
Ma vision se trouble. Tel un manège à la fête foraine, le ruban de la piste tangue et se gondole.

Véritable cauchemar, une main imaginaire s’agrippe et me retient fortement par le maillot. Le chronomètre galope à une vitesse folle, tandis que j’évolue au ralenti, collé au sol par des chewing-gums géants.

Mes bras se figent, mon buste se cabre, mon corps tout entier se momifie. La dette d’oxygène se paie cash.
Mes dernières foulées, quasi à l’arrêt, sont des pas, à deux mètres d’un sommet n’en comportant pourtant que quatre cents.

La ligne franchie, le cauchemar se poursuit encore durant de trop longues minutes.
Je suffoque, mes poumons veulent sortir de leur cage, mes tripes se mettent à l’envers pour mieux voir le soleil.

Le corps plié en deux, les mains posées sur les genoux, ma bouche est grande ouverte et cherche l’oxygène, antidote à la douleur.
Mon cœur frappe sauvagement mes tempes. Pour éviter la surchauffe, de grosses gouttes de sueur jaillissent de tous mes pores, brûlant mes yeux mi-clos, ruisselant sur tout mon corps perclus de courbatures.

Je suis totalement détruit...


Pourtant demain, l’envie d’aller plus vite sera plus forte que tout.
J’aurai encore trop envie de flirter avec l’extase, trop besoin d’un dernier voyage, d’un dernier shoot de dopamine.
Le rituel reprendra, faisant abstraction de la douleur qui suivra, j’irai jusqu’au bout de moi-même, à la recherche de ces éphémères instants de grâce où je volerai au-dessus de la piste, encore une fois.
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Liane Estel · il y a
Pour la novice que je suis, c'est plutôt effrayant ! Mais ressenti à un tel degré et si bien traduit, alors bravo !
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V. September · il y a
Merci pour votre soutien.
L'entraînement permet de supporter cette extrémité, mais arrive un jour où mentalement et physiquement on ne peut plus, il est alors temps de courir longtemps doucement...

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Joëlle Brethes · il y a
Effet terrible (mais magique) de la dopamine connu par tous les sportifs...
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Norsk · il y a
Un "flash" sportif, un personnage anxieux, à la limite de l'overdose qui guette... Belle tension.
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V. September · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire.
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Nelson Monge · il y a
L'art de faire passer la souffrance et la passion au lecteur...
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V. September · il y a
Merci Nelson.
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Jeanne en B · il y a
J'ai sprinté tout le long du texte, volé avec vos mots... et je reprends mon souffle. Des lignes qui donnent la pêche :-)
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V. September · il y a
Je suis ravi que le texte est cet effet sur vous... Merci pour votre lecture.
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François Morela · il y a
Bravo Mr September, j’ai adoré, quelle plume ! J’espère vous relire prochainement et sur des nouveaux textes et pourquoi pas, plus long... un livre en préparation ? Félicitations
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V. September · il y a
Merci François pour vos compliments. Un livre est un marathon, il va falloir transformer le sprinter en coureur de fond, mais l'idée mûrit...
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cet hommage à la détermination, à la volonté de puissance !
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V. September · il y a
Merci Keith
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Julien1965 · il y a
C'est un texte très bien écrit, on s'y croirait... Je n'ai pas pu m'empêcher de revoir la chute de Mary Decker aux JO de Los Angeles en 1984, gênée ou pas ???, par La Sud-Africaine Zola Budd, qui elle, poursuit sa course...
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V. September · il y a
De beaux moments d'athlétisme. Merci pour votre lecture.
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Paul Thery · il y a
Quand je faisais un peu d'athlétisme, j'avais une peur bleue du 400 mètres, ce long sprint interminable. J'avais déjà du mal à tenir le 200 ! alors le 400...
Un texte qui sonne juste, car il sent le vécu. Mes compliments !

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V. September · il y a
Merci Paul.
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M. Iraje · il y a
D'un réalisme que seule l'inspiration ne réussirait pas à produire ... !
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V. September · il y a
Effectivement du vécu, merci pour votre lecture.

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