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Encore une chance

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Emmanuelle Solac

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Enfin c’étaient mes dernières grandes vacances. L’an prochain, ce serait la retraite, avec du temps libre infiniment, et de quoi visiter le monde si l’envie m’en prenait. C’est pour ça que j’ai décidé de rester chez moi, et de m’occuper du jardin. Heureuse initiative de la commune, ça, les jardins familiaux et collectifs. En plus c’était un été pourri, le genre parfait pour les jardins, justement. J’avais planté un peu de tout, et puis je suis tombé sur un bulbe de trèfle à quatre feuilles. C’était pour le lapin de Francine, la voisine du quatrième, que par dérision elle avait appelé Patte-folle.
Tous les jours je me suis donc rendu dans mon petit jardin, plusieurs heures, parce que j’aime regarder pousser les plantes ; ça vit au ralenti ces choses-là, ça donne un sentiment d’éternité. Et soudain il a été là, un petit garçon pas plus haut que trois pommes à genou, avec un regard noir brûlant malgré le vent et les gros nuages sombres.
- Tu fais quoi ?
- On pourrait peut-être se dire bonjour d’abord, non ?
Il me fixe, il serre ses poings dans la poche ventrale de son sweat-shirt.
- Bonjour, tu fais quoi ?
Je me suis redressé un peu, j’étais à genou dans la terre, j’ai lâché mon sécateur, j’ai posé les poings sur mes cuisses.
- Moi c’est Robert, et toi ?
Il a rougi. Il a regardé par-dessus son épaule comme pour vérifier si ses parents n’allaient pas surgir avec l’horrible « On dit quoi ? », il a sorti les mains de sa poche et très sérieusement m’en a tendu une. On aurait dit un de ces petits crabes qui courent au creux des rochers ; je l’ai enveloppée de ma grosse main terreuse.
- Moi c’est Jojo, mais ceux qui savent pas ils m’appellent Joseph.
J’ai souri, il a rougi encore. On avait dû lui seriner de ne pas parler aux inconnus, mais ça c’était pour les grandes personnes debout. Moi, à genou dans la terre, je ne le dépassais pas de beaucoup.
- Tu habites par ici, Jojo ?
- Non, on est chez le garde-forestier, juste là-bas. C’est le frère de papa, et pépé est très malade. Alors on est venus. Maman est fâchée, elle a dit « drôles de vacances », mais papa il a froncé les sourcils très fort et il a dit « c’est mon père, tout de même ».
J’ai retenu mon sourire. Ces tons d’adultes qui se chamaillent dans cette petite voix légère, ça m’a donné envie de l’emmener s’amuser quelque part, pour qu’il ait de vraies vacances.
On ne dit plus rien pendant quelques secondes, je reprends le sécateur, je me remets à mes tuteurs de tomates.
- Tu fais quoi ?
- Eh bien, tu vois, je redresse mes plants de tomates, sinon avec l’orage qui est prévu, demain, quand je reviendrai, il n’y aura plus rien. Je coupe tout ce qui est en trop, et je fixe pour que ça tienne. Là, tu vois ?
Il se penche, la poche ventrale de son sweat-shirt se gonfle.
- Qu’est-ce que tu as là-dedans, ça a l’air drôlement lourd !
Il recule, comme si j’avais essayé de lui voler son bien. Il serre ses petits poings dans sa poche. Il me jauge. Finalement, il dévoile un tout petit bout d’un fer à cheval.
- Je l’ai trouvé dans le bois, dans une allée à chevaux.
- Une allée cavalière.
Ça m’a échappé. Quarante ans à travailler dans les écoles, on corrige les enfants sans même s’en rendre compte. Il n’a pas l’air d’y faire attention.
- C’est pour quoi faire ?
- C’est pour pépé. Je le garde et je me dis que si je veux très fort qu’il guérisse, ça va marcher. Quand les vacances seront finies, il sera guéri.
Je plonge le nez dans mes petits pois pour que l’enfant qui croit à la magie ne se heurte pas au regard incrédule et désabusé de l’adulte. Quand je relève la tête, il est parti.
On s’est revus souvent les jours suivants, on a parlé de sa vie à Nice, je lui ai dit que moi aussi j’avais une maison pas très loin, où j’irais quand je voudrais pendant mes très, très longues vacances. Jojo a écarquillé les yeux.
- T’iras plus jamais à l’école ?
J’ai rigolé, parce que c’est vrai qu’au fond je n’avais jamais arrêté d’aller à l’école.
La deuxième semaine, quand la santé du pépé a vraiment décliné, j’ai proposé à sa famille d’emmener Jojo à la base nautique. Georges, le garde-forestier, me connaît bien, je viens là depuis des années, et il a emporté le morceau sur sa belle-sœur, une femme revêche qui a cherché tous les prétextes possibles pour m’empêcher d’éloigner son fils.
Toute la semaine, on a nagé, joué au ballon, fait de la planche à voile – on était tranquilles, il pleuvait la moitié du temps -, et après on passait au jardin. J’en ai vu des enfants, je les ai tous bien aimés, je crois, mais celui-ci... C’était comme un regret tardif, pas voulu de femme, pas cherché à fonder une famille, et le bonheur de la liberté devient soudain tout entaché de solitude. Quand à la fin de la deuxième semaine on a hospitalisé le grand-père, Jojo est venu me voir au jardin et il a jeté violemment le fer à mes pieds. J’avais anticipé.
- Tiens, bonhomme, j’ai une voisine qui m’a donné ça pour toi.
Une patte de lapin. Pas celle de Patte-folle, évidemment, mais Francine m’avait dit « donne-lui ça, quitte à croire à quelque chose, autant que ce soit doux ! » Il m’a regardé avec des étoiles dans les yeux. Et la patte de lapin a remplacé le fer à cheval dans la poche du sweat-shirt.
On était à la plage quand le pépé est mort deux jours après. Il faisait beau, la première vraiment belle journée des vacances. Georges m’a appelé, et je n’ai rien dit au petit. Je l’ai juste ramené au jardin. Ma décision était prise. Après tout, vivre à temps plein dans le sud, et occuper sa retraite à des activités de grand-père, est-ce que ça ne valait pas tous les jardins familiaux de Seine et Marne ?
- Jojo, j’ai quelque chose pour toi, quelque chose de très, très précieux. Il était trop petit pour sauver ton grand-père, mais si tu le gardes, si tu le fais sécher et que tu le protèges pendant un an, je te promets que la vie t’apportera un grand bonheur aux prochaines grandes vacances.
Il a levé sa tête vers moi, ses grands yeux noirs pleins d’eau.
- Ferme les yeux.
Et j’ai déposé au creux de sa main un trèfle à quatre feuilles.

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Joëlle Brethes · il y a
Une sorte de Petit Prince qui n'a plus qu'à veiller sur son trèfle à quatre feuilles et à qui je souhaite tout le bonheur possible quand il aura atteint la "planète" des adultes… :)
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci à vous Joëlle, une fois de plus, pour ce très beau commentaire.
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Atoutva · il y a
Un moment de tendresse entre ce vieux retraité et cet enfant, et l'écriture se laisse lire ! Bien agréable histoire
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci à toi, et pardon de ne découvrir ton commentaire que si tardivement !
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Francine Lambert · il y a
Beaucoup de tendresse dans ce récit où le regard de l'adulte est rempli de bienveillance pour l'enfant, merci pour'ce joli moment de lecture Emmanuelle et à bientôt !
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci à vous.
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