Encore. Et encore.

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Saint-Pétersbourg – 1887

Ce soir, mon frère est mort. Mes mains tremblent d’appréhension.
Il avait éprouvé des difficultés à respirer au début du mois. A peine quelques jours plus tard, il crachait du sang à chacune de ses quintes de toux. Malgré tous mes soins, la maladie progressait à vue d’œil. Ses traits se creusaient, son teint palissait, ses yeux cernés trahissaient son manque de sommeil. Il était mon premier véritable patient.
Quand a-t-il cessé de respirer ? Je n’en ai pas la moindre idée. Quand je suis rentré à l’appartement, alors que la nuit tombait, toute vie l’avait quitté.
Le cadavre d’Aliocha, mon petit frère, est toujours allongé sur mon lit. Une lampe à huile est suspendue sur le mur près de lui, et projette des ombres sur sa poitrine à nue. A la lumière de la flamme, je distingue son corps décharné, ses côtes saillantes et son visage émacié, affaibli par la maladie. Ses pieds et ses mains sont liés par deux ceintures, et j’ai attaché son cou au lit à l’aide d’une troisième. Je fais un effort pour que mes mains cessent de trembler.
Je prends un scalpel et place le cadavre de mon frère sur le côté, dos à moi. La peau blafarde de sa nuque reflète la lumière de la lampe.
J’appuie. Le scalpel découpe la chair morte sans la moindre difficulté. La plaie est nette, profonde. Je repose le scalpel ensanglanté et attrape un nouvel instrument. C’est une électrode métallique, reliée à un imposant transformateur électrique posé sur la table de nuit. Deux ampoules s’allument en grésillant quand je démarre l’appareil, et diffusent une vague lueur jaunâtre dans la pièce. Un bourdonnement sourd emplit la chambre tandis que le courant électrique investit l’électrode que j’ai en main. Je pénètre la chair avec l’aiguillon.
Le corps s’arc-boute au simple contact du métal. Les muscles du cadavre se tendent tandis que j’insère plus profond l’électrode. Les nerfs réagissent à l’injonction du courant électrique qu’envoie l’aiguillon métallique. Des vagues d’énergie parcourent le corps et ses membres se crispent un peu plus à chaque seconde.
J’augmente peu à peu le voltage et une décharge plus forte que les autres, plus violente, plus puissante, déferle dans le corps inanimé. Dans le silence de la pièce, uniquement troublé par le crépitement de l’électrode, j’entends naître une plainte rauque. Je sens mon cœur s’emballer. Je me rue sur mon frère, allant jusqu’à plaquer mon oreille contre sa bouche ouverte.
— Parle ! Vas-y, parle !
Une sorte de gémissement émane de ses lèvres craquelées. Je me relève, juste à temps pour voir s’ouvrir ses deux yeux effrayés et injectés de sang. Sa poitrine se soulève enfin, tandis qu’un sifflement inaudible accompagne sa première inspiration.
— Oui... Oui... Tu y es presque !
Ses yeux affolés parcourent toute la pièce sans que jamais son regard ne se pose. Je vois naître peu à peu dans ses yeux une étincelle de vie. Ses doigts crispés tremblent et se resserrent nerveusement autour de la couverture. Sa bouche s’ouvre dans un cri muet. Du sang coule le long de son cou, et se répand lentement sur les draps.
J’augmente encore le voltage du transformateur. Le corps de mon frère est pris de convulsions, maintenu par les entraves avec lesquelles je l’ai attaché. Sa respiration se fait hachée, étranglée par la ceinture qui enserre sa gorge.
— Parle ! Dépêche-toi, parle ! Montre-moi que tu es vivant ! Je lui crie en poussant le transformateur au maximum.
Il pousse alors une plainte effroyable, emplie de souffrance, un long cri qui résonne dans toute la pièce. Sa poitrine est secouée de sanglots, tandis qu’un sourire victorieux se dessine sur mes lèvres. Ce cri, c’est le cri d’un homme qui souffre. D’un vivant qui souffre.
— Arrête ! Hurle-t-il de sa voix brisée par la douleur.
Sa main se lève péniblement pour agripper la mienne. Je retiens un cri de joie à la vue de son regard suppliant. Je retire l’électrode d’un coup sec. Dans un dernier gémissement, le corps redevient inerte et s’effondre sur le lit. J’embrasse sa tempe tendrement, et caresse son visage déformé par la douleur. Une larme silencieuse coule sur sa joue blafarde.
— Ivan... murmure-t-il.
Mon frère est de nouveau en vie.
Je passe un bras autour de lui pour le soutenir et l’aider à s’adosser au mur. Je garde son poignet quelques instants dans ma main. Son pouls est faible. Je touche rapidement son front. Bouillant.
Aliocha tousse alors brusquement. Le bruit est tel que l’on a l’impression que ses poumons se déchirent. Son petit corps frêle est secoué de soubresauts. Ses yeux sont humides de larmes. Sa voix n’est qu’un souffle quand ses quintes de toux cessent enfin.
— J’ai mal, Ivan... J’ai froid partout, j’ai mal partout.
Je le serre contre moi. Fort. Je ne veux surtout pas le lâcher dans un moment comme celui-là. Je ne le laisserai jamais.
— Je veux pas mourir, exhale-t-il. Me laisse pas.
— Chut... Tout va bien, je lui murmure. Je suis là.
Je le berce, comme un petit enfant malade. Je sens son front brûlant contre mon cou, sa respiration saccadée, ses tremblements. Il a beaucoup de fièvre. Je prends une profonde inspiration avant de lui avouer la vérité.
— Tu es déjà mort, Aliocha.
— Je ne peux pas être mort, murmure-t-il dans un souffle, comme pour lui-même.
Mon frère lève enfin les yeux vers moi. Ses yeux sont bleus. Si bleus. Il soutient mon regard, mais je souris sans un mot pour éviter de lui expliquer. A la place, je lui tends mon paquet de cigarettes.
— Tu veux une cigarette ? Ça te fera du bien.
Le petit hoche la tête et attrape la cigarette que je lui tends. Il la place quelques instants au-dessus de la flamme vacillante de la bougie presque consumée sur ma table de chevet. Dehors, le jour se lève lentement. Le soleil pointe entre les bâtiments d’en face, et quelques rayons de lumière éclairent la pièce. Aliocha porte la cigarette à ses lèvres, et en tire une bouffée, qu’il exhale lentement. Le nuage de fumée qu’il était en train de former se brise brutalement quand il se remet à tousser. Je le tiens par les épaules pendant qu’il s’arrache les poumons, la main devant la bouche.
Quand il relève la tête, son regard croise le mien. Ses yeux sont embués de larmes.
— Ivan, sanglote-t-il, la gorge nouée. Je veux pas mourir encore.
La main qu’il a mise devant sa bouche est dégoulinante de sang. Je le serre contre moi, sans rien dire. Je le sens pleurer en silence. Je le berce en lui caressant les cheveux. Le temps passe sans que ni l’un ni l’autre ne parle. Je suis là, contre lui. Il est là, contre moi. C’est suffisant.
Je colle mon front contre le sien, et je lui chuchote :
— Je vais te sauver. Je ne laisserai rien nous séparer.
Il ne peut pas avoir la moindre idée de ce que je ressens. C’est lui, le petit frère, et moi le grand. Il n’imagine pas à quel point je l’aime, à quel point je serais capable de tout pour lui.
— Comment tu peux en être aussi certain ? Murmure-t-il au même niveau.
— Parce que tu es mon frère, Aliocha, je souris en m’écartant et en lui caressant la tête. C’est tout.
Il ouvre la bouche, avant de la refermer. Il se contentera de cette réponse. Rien ne m’oblige à tout lui dire. L’amour est pudique, il se cache. Je n’ai pas le courage de lui avouer à quel point j’ai eu peur de le perdre. Je ne l’aurai sans doute jamais.
Il me fixe de ses yeux inquiets, sans dire un mot. Il est pâle comme la mort, il tient à peine assis. Je l’ai recouvert d’une couverture qu’il tient bien serrée contre lui, pour réchauffer son corps fatigué par la fièvre. Sans qu’il ne s’en rende compte, un filet de sang a coulé le long de son menton. J’essuie sa lèvre avec l’extrémité de ma manche, qui s’imbibe immédiatement. Le liquide est si sombre qu’il parait noir.

Je n’ai pas la moindre idée de comment le soigner. Il ne guérira sans doute jamais. Malgré tout, je le sauverai. Hors de question de le perdre, hors de question de me soumettre sans m’être battu jusqu’au bout. Je le ferai revivre, encore et encore.
Et il mourra. Encore. Et encore.
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Bibiana Mathieu · il y a
Rempli de talent!
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Si ça vous dit, ce serait un plaisir d'avoir vos voix.
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DEBA WANDJI · il y a
Excellent, Sam!
C'est un doux mélange d'émotions et d'idées que vous nous présentez par ces belles phrases.

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N'hésitez pas à laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Brandon Ngniaouo · il y a
Beau texte. Assez émouvant et très bien rédigé. Bravo à vous.
Vous-avez maodeste voix.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Bravo Sam pour votre texte. Continuez à persévérer.
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Tarek Bou Omar · il y a
Bonjour Sam, je vous soutiens avec ma voix :). Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne chance :).
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KARIMOU Inas · il y a
Oh oui oui oui mille fois oui, j'adore
Félicitations, bravo, c'est tellement touchant. L'amour inconditionnel entre frères. Bravo j'applaudis.
Tu pourrais venir lire et soutenir mon texte sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-reveil-28
J'espère que tu aimeras 😉😘

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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai bien aimé et ai voté :-)
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Oumar Alhassana · il y a
Bravo pour ces écrits, une véritable inspiration
courage à vous
je vous invite à lire mes ècrits: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ombre-du-jour

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Merve Tuncay · il y a
Waouh! Suis sous le charme du style. Vous avez mes voix. Votez aussi pour mon texte au concours des jeunes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-politique-noir-plus-fort-que-les-montagnes
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Divine Haa · il y a
Très belle plume sam ! Vous avez mes voix. Merci de visiter la mienne pour un autre prix. Merci d'avance.
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