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Paul Digany

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Assis dans la voiture de tête du train de 16h41, je parcours les titres de la presse en ligne. La rame se remplit rapidement de banlieusards. Je ne leur prête aucune attention. J'ai hâte de rentrer à la maison après une journée de travail en compagnie de collègues que je ne supporte plus depuis longtemps déjà. J'ai besoin de changer d'air. J'ai besoin de changer de vie. J'ai besoin d'aller voir ailleurs si l'herbe y est effectivement plus verte ou si elle a la même couleur délavée et, pour tout dire, insatisfaisante qu'ici. Heureusement, j'ai quelques motifs secrets de satisfaction qui me permettent de tenir en attendant le grand éloignement.

Les yeux collés à mon smartphone posé sur ma cuisse droite, je ne vois que ses bottines, le bas de ses jambes et enfin ses genoux s’incruster dans la partie supérieure de mon champ de vision.

Au même moment, je sens quelqu'un s'asseoir sans ménagement à ma gauche. Son coude heurte mon bras mais aucun pardon ne vient. Le signal sonore indique que le départ est imminent. Des cris retentissent dans une langue qui m'est étrangère puis, aussitôt, des rires. Quelques secondes de quasi-silence et j'entends le signal sonore une deuxième fois. Via les haut-parleurs disséminés dans le plafond, le conducteur intervient d'une voix grave et pleine d'autorité :

— Merci de ne pas gêner la fermeture des portes ! Nous ne pourrons pas partir tant que toutes les portes ne seront pas fermées !

Je peste intérieurement contre les responsables de ce nouveau retard annoncé, même s'il ne doit être que de très courte durée. J’en ai plus qu’assez : rares sont les jours sans incident sur cette ligne. Je lève la tête pour voir si le problème se situe dans mon wagon et...

C'est d'abord la couleur de la couverture, vert bouteille, qui met mes sens en alarme. La jeune femme qui me fait face tient un livre ouvert, au niveau de sa poitrine. Son titre, Encombrantes, en caractères italiques blancs, déclenche en moi une série d'explosions comme je n'en ai jamais connues auparavant. Il avait fait l'objet de nombreux échanges avec mon éditrice. À ma grande surprise, il avait été davantage discuté que certains paragraphes que nous trouvions, elle et moi, moins forts que le reste du manuscrit et que j'avais dû réécrire. J'avais initialement proposé Les serviles puis, après un premier refus, Victor aimerait tant pouvoir pleurer. D'autres propositions avaient suivi sans plus de succès. L'éditrice avait retoqué mes choix qu'elle jugeait insuffisamment... Je ne sais plus quels qualificatifs elle employa. Nous finîmes par nous mettre d'accord et le fruit de deux années de travail, soirs et week-ends, put être achevé pour publication. Qui n'a pas vécu cela est incapable de comprendre le mélange de félicité et de fierté éprouvé lors de la signature de son premier contrat d'édition puis du bon à tirer. J'avais réussi à produire quelque chose – imaginer une intrigue et des personnages crédibles – qu'une professionnelle trouvait digne d'intérêt et ce fait extraordinaire justifiait, à lui seul, mon existence. Je mourrai peut-être sans enfant, mais laisserai derrière moi une trace de mon passage sur Terre. Je vivais de nouveau !

Elle tourne une page, elle a déjà lu près des deux tiers du roman – mon roman ! Une bouffée d'excitation me fait perdre la tête. Si je le pouvais, je lui sauterais au coup et l'embrasserais avec chaleur pour la remercier du plaisir infini qu'à son insu elle me procure. Je lutte avec peine contre l'envie brûlante d'interrompre sa lecture, de lui demander ce qu'elle pense des Encombrantes, de l'écouter me parler de Victor, le héros malheureux, de lui dire que je suis l'auteur de ce livre, de lui montrer une pièce d'identité afin qu'elle admette, si elle en doutait, que le pseudonyme de l'auteur est l'anagramme parfait de mon nom, de...

Elle est l'objet innocent d'un miracle dont l'étendue me bouleverse : comment un livre publié par une maison d'édition de province, peu connue, peut-il se retrouver entre les mains d'une jeune femme assise, par hasard, face à son auteur dans le train de 16h41, direction Pontoise ?

Mon cœur s'affole. Mon visage doit être écarlate. Quel pied ! Quel pied ! Je ne tiens plus en place. Je vais crier de bonheur !


* * *


Croit-il que je ne le vois pas ? Pense-t-il que je n'ai pas saisi son manège depuis que nous avons quitté Paris-Nord ? Il se tortille sur son siège en me dévisageant depuis dix minutes. Il profite que j'ai le nez plongé dans mon bouquin pour me mater, sans honte, à la vue de tous.

J'y crois pas !

Il est tout rouge. Il va perdre haleine s'il continue ainsi.

Dieu seul sait ce que ce pervers peut avoir en tête. Il doit l'ignorer : il n'est pas le premier détraqué que je croise dans les transports en commun. Il ne sera sans doute pas le dernier.

Le train entre en gare d'Enghien-les-Bains. Je suis arrivée à destination. Je me lève et assène un coup de livre à ce porc. Le choc sur le nez a été violent. Il fait moins le fier à présent, il grimace douloureusement. Pour être entendue par le plus grand nombre de passagers possible, je lui balance, bien fort :

— Gros dégueulasse ! On ne reluque plus les femmes comme ça maintenant ! C'est fini, ce temps-là !

Justice ayant été rendue, je me précipite pour descendre avant que le train ne reparte.

PRIX

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Véro Des Cairns · il y a
Très bien écrit. Bon moment de lecture fluide et vivante. Les émotions sont bien rendues. Merci. Juste si je puis me permettre une petite remarque, je crois qu'il y a une faute d'orthographe : je lui sauterais au coup.
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Paul Digany · il y a
Merci!
Vous avez raison pour la faute...

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Virgo34 · il y a
Un imbroglio comme beaucoup d'auteurs souhaiterait les vivre, malgré le coup sur le nez. Douleur et heureuse surprise d'être lu... La chute est amusante..
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Mazi · il y a
Le danger guette :)
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Sylvie Franceus · il y a
Je suis contente de faire votre connaissance.
J'ai aimé vous lire.
Une vraie bonne nouvelle.
Je vais continuer sur votre page vi vous voulez bien

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Clitomaque · il y a
A quoi tient la satisfaction d'être édité ....
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BonnyBanana · il y a
La chute est bonne.
Je lance le #balancetonecrivain. Et.je vote !

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Paul Thery · il y a
Heureusement qu"encombrantes" était paradoxalement en format poche, sinon il s'en tirait avec un nez de boxeur !
très agréable à lire et bien écrit: mes compliments !

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Sophie Dolleans · il y a
Intéressant. Principe de la nouvelle respecté, de l'humour, une écriture fluide. (par contre je n'ai pas bien compris, le bruit qui fait rire les voyageurs). Bienvenue sur le site. J'irai lire vos autres textes avec plaisir. Et bonne continuation, du potentiel. Bravo.
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Gail · il y a
Oh! Voilà bien notre société d'aujourd'hui. Non-dits et violence..... réaliste et bien écrit.
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Luc Michel · il y a
Il vaut mieux ne pas connaître ses lectrices (lecteurs) parfois, dirait-on. Sympa, Mes points!
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