Encombrante beauté

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

Aussi loin que je cherche dans ma mémoire, je ne sais plus d’où je viens. Je me souviens seulement que soudain, je me suis vu dans une pièce sombre et poussiéreuse, encombrée de toutes sortes d’objets. Nous dormions la plupart du temps. C’est par hasard, quand quelque chose, un bruit ou une lueur, me sortait de ma léthargie, que je me rendais compte que je n’étais pas seul. Je n’étais qu’une simple caisse parmi des meubles et autres caisses et j’étais tellement abêti que je ne saurais en dire le nom. Nous dormions, ou somnolions, tous et toutes.
Qu’y avait-il eu avant ? Je l’ignore. Combien de temps dura ce semi-coma ? Je l’ignore. Je n’avais plus aucune conscience du temps. Mais un jour, une violente lumière jaillit, nous éveillant de notre torpeur, des mains fébriles nous tâtèrent, nous palpèrent, nous soupesèrent. Les uns furent pris puis jetés, repris et rejetés. Moi, je fus pris et transporté, non sans quelque ménagement dû sans doute à ma qualité, je le concède, dans un camion avec d’autres compagnons d’infortune. Nous retrouvions une autre obscurité. Pourquoi ce voyage ? Nous ne pûmes répondre à la question car la salle où l’on nous entreposa était aussi sombre que celle que nous venions de quitter, aussi sombre aussi que le camion. Il y avait d’autres objets comme nous, que je ne reconnaissais pas, ceux-là, d’autres meubles entassés là, attendant quoi ? Je ne trouvais toujours pas d’explication. Alors je me suis rendormi.
Combien de temps restais-je dans cette semi-pénombre, à somnoler, tout mouvement, toute pensée, joie ou inquiétude, ne m’encombrant pas une fois l’esprit ? Je ne sais. Il y avait trop longtemps que j’étais abandonné, sans personne pour s’occuper de moi. J’avais perdu mon âme et je restais atone. Simple caisse vide et inutile. Mais un jour, les mêmes mains qui m’avaient arraché à mon premier lieu me reprirent, avec tout autant de délicatesse, et me transportèrent en pleine lumière, dans une rue animée et bruyante où l’on me déposa sur une table bancale.
Un instant, je crus que j’allais choir ; je clignai de l’œil, fis entendre un couac de douleur ; mes articulations devaient être rouillées après tous ces temps d’immobilisme. Mais tous ces bruits auxquels je n’étais plus habitué réveillèrent en moi d’autres sons plus doux, lointains sans doute, mais agréables aux oreilles. Les sons d’une première existence heureuse.
Je me remettais à peine de mes émotions quand j’entendis que l’on s’extasiait sur ma modeste personne. Un couple d’humains me regardait, m’admirait, s’extasiait devant ma beauté, ternie peut-être, mais encore bien visible. J’étais une œuvre d’art, c’est ce qu’a dit ce couple. Et je ressentis en plein cœur une certaine pique d’orgueil.
Une œuvre d’art ! Oui, je m’en souvenais bien à présent, c’est un artiste qui m’avait conçu. Ou plutôt, deux artistes. L’un avait conçu ma carcasse, l’autre mon âme. C’était... c’était il y avait si longtemps ! Mais j’avais eu une belle vie par le passé !
L’homme et la femme se mirent à caresser mon échine, j’en fus si heureux que je fis entendre un peu ma voix enrouée. Quelques mots entre eux deux et l’homme qui m’avait apporté là et bientôt, je repartais sur l’épaule de mon nouvel acquéreur ! Et l’on entendit mes tremblements de plaisir !
Mes nouveaux propriétaires ont nettoyé puis astiqué mon corps de bois ; je sens bon cette cire qui s’est glissée dans tous mes interstices, qui s’est enroulée au milieu de ma corniche et de tous mes petits barreaux cannelés, qui s’est lovée dans mes petites rosaces, qui a épousé mes creux et mes bosses travaillés. Ils le disent à tous leurs invités : je suis « du Henri II ». Je ne sais plus si j’ai vraiment connu ce monsieur, mais je suis exposé bien en évidence sur le mur de leur grande salle. Ils m’admirent, je le sais. Je ne suis qu’un objet, sans doute, mais j’ai conscience de mon esthétique, et de ma valeur.
Derrière la vitre taillée en biseau, incorporée à mon squelette travaillé au ciseau, se balance mon organe vital, un rond de cuivre suspendu au bout d’une baguette de bois. Ainsi, je vibre, je vis. Je revis. Avec quel plaisir !
Alors je suis heureux. Tellement, que régulièrement, c’est plus fort que moi, je me mets à chanter. Oh, bien sûr, c’est un peu rengaine, toujours ce même air. Mais c’est gai, ça met de l’ambiance !
Quoique... le temps passant, j’ai fini par remarquer que mon chant m’attire presque les foudres de mes patrons qui me considèrent alors curieusement. L’engouement du début s’est attiédi, je crois que je deviens un objet plus « utile » qu’agréable. Non, ce n’est plus l’admiration, la joie, la fierté du début. Je sens que je les ennuie à psalmodier ainsi. Soudain furieux, ils me regardent – surtout la vitre ronde derrière laquelle s’affichent des chiffres collés tout autour d’une madone - et je lis comme une angoisse sur leur visage. Même, parfois, je vois presque de la haine à mon égard.
Alors eux, si calmes l’instant d’avant, s’agitent, s’activent, se hâtent, se pressent... je ne sais trop pour quelle activité, semble-t-il, bien importante ! Et plus je babille gaiement, plus je balance nonchalamment mon organe de cuivre, et plus ils s’inquiètent jusqu’à l’affolement. Et j’entendrais presque leurs imprécations à mon égard.
Mais que voulez-vous, ils m’ont redonné ma voix, je m’en sers ! Toutes les heures, toutes les demi-heures, tous les quarts d’heure, même ! J’aime tellement la musique... C’est vrai que ce peut être gênant, mais que voulez-vous, je suis le carillon de la maison !
Jusqu’à quand ?
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Long John Loodmer · il y a
Ses jours sont comptés, ce qui n'empêchera pas que ceux de ses propriétaires le sont aussi. Belle idée que de donner la parole à ces objets qui traversent le temps.
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Atoutva · il y a
Effectivement il y a des objets qui durent plus longtemps que leur propriétaire. Merci d'avoir apprécié.
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Fleur A. · il y a
Joli!
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Atoutva · il y a
Merci !
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Truocel · il y a
C'est un texte magnifique et plein d'originalité et même de suspens. La renaissance d'une horloge, d'un carillon après des décennies, des siècles de confinement. Bravo !
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Atoutva · il y a
Et ça peut être très lénifiant d'écouter s'égrener les heures !
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Randolph · il y a
Là aussi, bien joué ! Un bon texte, qui se lit non-stop, jusqu’au coup de g...de carillon pardon !
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Atoutva · il y a
Tant mieux si la lecture glisse comme le temps ! Contente que vous ayez apprécié !
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Duje · il y a
Je croyais au début que c'était un violon . Belle lecture , je suis moins déçu que le carillon qui carillonne trop . Invitation à lire "Notre ciel" pour vous évader du confinement
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Atoutva · il y a
Je ne sais pas où trouver "notre ciel"
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Duje · il y a
Il suffit de frapper "Notre Ciel" dans la case ( la case avec l'image d'une loupe) qui figure au haut de la 1° page de chaque texte . Apparait illico : NOTRE CIEL de Duje .
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Atoutva · il y a
Oui, on pouvait penser aussi à un instrument de musique. Mais à la maison, j'ai surtout des carillons...
(Je fais toutes mes réponses et je viens à votre ciel.)

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Viviane Fournier · il y a
instant figé dans les murmures d'un carillon ...doux à lire et à écouter ... joli dimanche, Atoutva !
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Atoutva · il y a
Et on est si bien à écouter le Temps qui passe ! Merci d'avoir apprécié, Viviane !
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'ai cherché qui pouvait se cacher derrière la personnification ... au fur et à mesure que j'avançais dans ma lecture , d'abord un macchabée , puis une sculpture .. puis un instrument de musique et j'ai atteint ainsi la finale pour que tout carillonne !
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Atoutva · il y a
C'est vrai qu'on aurait pu penser à un instrument de musique. Merci d'avoir découvrir le carillon !
Bonne journée en vase clos !

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Vrac · il y a
J'ai lu sans voir le temps passer
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Atoutva · il y a
C'est l'essentiel puisque nous sommes confinés...
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Joëlle Brethes · il y a
Faut s'assumer ! Bon courage et bonne chance… ;)
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Atoutva · il y a
Il y a le temps de l'Homme, le temps de la Nature.Vivre au rythme du temps peut être une bonne leçon
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Maryse Destrem · il y a
le suspens est bien entretenu, comme le carillon !
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Atoutva · il y a
C'est long, le temps, il faut bien faire durer le plaisir ! Merci d'être venue!

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