Encercueillée

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Image de Printemps 2017
Je marchais depuis quatre jours, et depuis quatre jours il faisait toujours plus froid. Le Wyoming et ses chaînes de montagnes encadraient mon horizon, monumentales barrières qui refusaient de s'effacer, même pour me laisser au moins voir comment j'avançais. Implacables. Depuis déjà plusieurs heures, je forçais la marche sur le sol gelé. J'avais perdu la notion du temps. Mon sac humide me tirait les épaules en arrière, me glaçait le dos. Je n'avais pas su m'en séparer, bien qu'il fût vide, depuis déjà un jour et demi. La spirale de la vie, je la sentais me faire mal, me forcer à avancer – mais en réalité j'avais oublié ce que c'était que ne pas avancer. Ce froid n'est pas fait pour nous autres humains. Nous faisons semblant de lutter mais il nous achève dans l'indifférence. Toute la chaleur de mon corps s'était déjà dissipée, frotter mes bras contre mon ventre n'apportait qu'une illusion de moins-froid, qui disparaissait aussitôt que je m'arrêtais. J'ai fini par ne plus chercher à me réchauffer. J'avançais les yeux à terre en chantant dans ma tête une chanson très répétitive, un refrain des Beatles. Lovizol iounide, ovizol iounide, vizol iounide... La spirale de la vie se faisait plus pressante, plus fatiguée, plus impérieuse.

Et puis il s'est mis à neiger.

C'est vraiment décourageant, quand il neige. Le ciel sombre et la couche de poudreuse qui s'élève encore et encore semblent, non pas hostiles mais imployables, souverainement indifférents à ta vie ou à ta mort. Lever les pieds devenait de plus en plus difficile, une vraie décision à reprendre encore et encore à chaque pas, et puis le bal des flocons devant mes yeux a fini par devenir plus intéressant que n'importe quoi. La tête absorbée par cette chute infinie, jamais cessée, les flocons, les flocons, les flocons. Le refrain qui tournait dans ma tête et l'hypnose des flocons blancs ont fini par devenir les seules choses qui existaient au monde. La spirale de la vie se laissait bercer, ralentissait, au rythme doux de la chanson dont trois mots se répétaient en boucle derrière mon front. Vizol iounide.

À un moment, j'ai fini par me demander – vraiment – enfin – pourquoi – pourquoi est-ce que je marche ? Les flocons étaient si intéressants à regarder. Je me suis arrêtée, juste une seconde, je reprendrais après, juste une minute. Qu'ils étaient beaux les flocons. Le refrain, sans que je m'en aperçoive, s'était éteint. J'étais assise, je n'avais plus froid, j'avais oublié. Mes muscles se sont roidis, la spirale de la vie descendait, je la sentais descendre, alors j'ai commencé à lutter.

Mais ce n'était qu'une lutte de tête. Je le savais, qu'il aurait fallu me lever, bouger un muscle, continuer. Mais je ne pouvais rien faire que le crier à mes muscles, à mes jambes et à mes bras. J'avais oublié comment faire. Comment bouge-t-on sa main ? Vous le savez, vous ? Je luttais, immobile, je me débattais de toutes mes forces, là-haut, dans ma tête. Je crois qu'au fond, il y avait un certain manque de volonté dans ma façon de combattre.

La spirale de vie a fini de descendre. J'ai eu un bref mouvement de peur, puis j'ai juste assisté à la fin. C'est un si beau spectacle, un corps qui s'éteint.

Je pensais que ce serait facile. On s'imagine volontiers glisser vers le néant, s'endormir, n'être plus rien. J'ai attendu. J'ai attendu très longtemps. Mes yeux étaient ouverts, je voyais encore les flocons. Je n'entendais rien, mais est-ce qu'on entend quoi que ce soit quand il neige ? Ça sentait le froid et le vent sec.

J'ai encore attendu.

Combien de temps met-on à mourir de froid ?

Le soleil est descendu. Remonté. Il a fait un peu chaud. Mes épaules se sont affaissées, puis ma tête, puis je me suis effondrée dans la neige. Il ne neigeait plus. J'ai attendu encore, très longtemps. Un nuage est passé, il a fait froid à nouveau, puis la nuit est tombée. S'est levée. Est retombée. Je m'enfonçais chaque jour un peu plus. Quand il neigeait, les flocons me recouvraient. Le soleil qui fondait les couches de neige apportait toujours avec lui une vague odeur de moisi.

Ils ont mis quatre jours pour arriver. Il faisait gris et il gelait. Ils m'ont trouvée avec les chiens.

— Hé, il y a quelqu'un !
— Oh. J'arrive.
— C'est une fille.
— Vivante ?
— Non, non, elle est morte depuis longtemps.
— Longtemps...?
— On ne sait jamais, avec le gel.
— Chienne de vie.
— Ouais. Regarde comme elle était jeune.

Ils se trompent. J'ai peur. Ils se trompent. Je suis là. Je suis encore vivante, est-ce qu'ils sont aveugles ? Ils m'ont retournée, le ciel de grisaille. Ils ont poussé un cri de dégoût. Une violente odeur de charogne exhalait de quelque chose situé sous moi. Je voulais boucher mon nez, tourner la tête, ou vomir, mais rien. Plus rien ne bougeait.

L'un d'eux a fermé mes yeux de deux doigts gelés.

Le transport a été rude. Le soleil se levant, l'odeur de rat crevé se faisait plus forte. Puis on m'a posée sur un lit très dur. Quand ils m'ont déshabillée, accroché une étiquette à l'orteil et enfournée dans un casier obscur, j'ai su que oui, vraiment, ils avaient raison, et que j'étais bien morte.

Et c'était bien le pire au-delà que je puisse imaginer.


Maintenant je suis dans un cercueil en bois et je pourris. J'étouffe, alors que je ne respire plus, je ne peux pas protester. L'odeur est supportable, bien que de plus en plus forte, mais le pire c'est l'ennui. Le pire, dans l'ennui, c'est ruminer. C'est le regret. La peur d'avoir laissé une empreinte fausse, que les gens vivants ne se souviennent pas de vous comme vous étiez. La honte, les scènes de honte sont celles qui restent et qui se ressassent à vous décomposer. Le regret de n'avoir pas laissé de consignes d'incinération. J'espère que mes sens s'éteindront avec le pourrissement de mes chairs. J'espère que le siège de ma pensée est mon cerveau, et que les vers ne tarderont pas trop à l'entamer assez pour la faire taire à jamais. Je suis impatiente d'être anéantie.

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Pierre Priet · il y a
Bravo! bien écrit! Mon vote évidement ! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Geny Montel · il y a
Terrible histoire ! J'en suis toute décomposée...
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JAC B · il y a
Cela fait froid dans le dos ! Et je suis d'accord avec Patricia pour exprimer ses choix de son vivant ! Bonne chance !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On espère tous que la mort soit une sorte de délivrance. Ce texte angoissant nous suggère que non et nous fait prendre quelques bonnes décisions pendant qu'on le peut encore !
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Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

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Bertrand Pigeon · il y a
un court blanc et funèbre
où la jeunesse rencontre la
mort^^+1

un texte
qui rappelle la nouvelle incroyable de
Didier Larepe
"paysage funèbre"

http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/paysage-funebre-i

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Cookie · il y a
C'est un texte qui remue et qu'on lit avec une certaine angoisse, mais j'aime le suspense ! bravo, je vote : oui - bonne année 2017
je vous invite chez moi pour une petite visite.

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Arlo G · il y a
Extrêmement bien écrit avec un réalisme déroutant. Quelle narration d'une agonie où la tête survit plus longtemps que le corps. Le vote d'Arlo sans hésiter qui vous invite à venir découvrir son poème Découverte de l'immensité en finale de la matinale en cavale. J-1. Merci et bonne chance à vous.
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Vrac · il y a
J'aime beaucoup cette marche dans la neige, et ces pensées qui continuent de marcher dans la neige et dans le bois du cercueil. Je vous souhaite beaucoup de votes
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J.M. Raynaud · il y a
Heureusement qu'ils parlent français dans le Wyoming ! Je dis ça sans animosité !

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